
Pas de porte flingues pour accompagner Matteo Garrone à ses interviews cannoises, en mai. L'Italien a plus de chance que Roberto Saviano, auteur du livre-enquête sur lequel se base le film Gomorra, actuellement sous protection rapprochée. A partir de ce matériel imposant, fresque de reportage sur le milieu de la mafia napolitaine la tristement célèbre Camorra le cinéaste a développé une dramaturgie sociologique, traquant les destins brisés par «l'engrenage infernal de la Camorra». Interview du réalisateur d'un film violent mais qui frappe juste, sur des plaies sournoises: corruption, misère et gangrène sociale, désastre écologique. Une liste non-exhaustive que l'Italie n'est pas seule à pouvoir revendiquer.
Quel a été le travail de terrain pour tourner Gomorra Avez-vous eu des conseillers mafieux?
Dans ces zones sous contrôle de la Camorra, il n'est pas possible de travailler autrement que sous les conditions de ce milieu... Mais c'est l'aspect humain qui m'a le plus frappé, avec des gens tout autour de vous qui traversent sans cesse les frontières du bien et du mal, de la légalité et de l'illégalité. Le plus intéressant était donc de creuser les choix et les contradictions de ces personnages au coeur du conflit.
Vous n'avez pas rencontréde problèmes lors du tournage?
Non. Vous savez, le cinéma exerce un grand pouvoir de fascination et pas seulement dans ce milieu!
La population a collaboré?
Oui, la foule a participé activement aux prises de vue et a aussi permis de soigner les détails. Le scénario a continuellement été modifié sur les lieux du tournage. Par rapport à ce qui a déjà été vu sur ce type de sujet, on prenait un gros risque en adaptant le livre de Saviano, lié à un imaginaire traité par un certain type de cinéma.
Le cinéma de genre?
Le cinéma d'action, de gangsters. Les grands films de Coppola, Scorsese. Ou encore l'emblématique Scarface de De Palma: la scène où les deux jeunes jouent à tirer a été tournée dans une villa construite sur le modèle de celle de Scarface par un boss qui est maintenant en prison, condamné plusieurs fois à la perpétuité. En fait, c'est le cinéma qui influence la réalité! Une sorte d'archéologie moderne.
Il vous a donc fallu négocier des passe-droits?
Oui, mais il n'y a jamais eu d'intrusion dans mes choix ce qui n'était pas couru d'avance... Mais j'aurais probablement eu moins de facilités si j'avais voulu tourner dans le milieu du Vatican ou de la police. Le film amenait aussi des retombées à la population locale. Des gens ont pu travailler, gagner de l'argent avec des cachets de figurants. Nous avons aussi loué des chambres.
Comment vous êtes-vousretrouvé à travailler sur le livrede Roberto Saviano?
Le producteur avait acheté les droits très tôt, avant que le livre ne devienne un best-seller, quand Saviano n'avait pas encore reçu de menaces de mort. Au début, c'était un petit succès, mais les menaces ont eu un effet médiatique et c'est devenu un phénomène de librairie. Et, du coup, j'ai vu arriver Saviano avec une escorte...
Allez-vous aussi avoir besoin d'une escorte désormais?
Non, non... (ton qui se veut assuré).
Pensez-vous que Saviano regrette les conséquences de son livre?
Sa vie a changé mais je ne pense pas qu'il reviendrait en arrière. Ses problèmes viennent moins de son livre documenté par des rapports de police et de justice accessible à tous que de son passage à Casale di Principe, où il a encouragé des jeunes à se révolter contre les boss. Cela a été pris comme un affront dans leur propre maison...
Ce genre d'approches ociologique de la mafian'est pas courante.
Il est très important d'affronter cette thématique, mais il faut encore plus de courage dans la manière de raconter la chose. C'était extraordinaire dans le livre et j'ai essayé de faire pareil: plutôt que de produire un énième film sur la Camorra, j'ai tenté de montrer comment les gens sont impliqués dans cette dynamique. J'ai voulu être très précis dans les détails, même si les thèmes sont bien plus globaux: l'exploitation du travail, la violence quotidienne, les rapports entre réalité et fiction.
La dimension sociale du film est portée par des choixesthétiques forts...
Au niveau expressif, j'avais l'idée de faire croire à un reportage. Chaque cadrage, chaque image est le fruit d'une recherche. Je viens de la peinture et je crois que l'essence du cinéma muet à la base est de raconter par des images. Les choix des visages, des cieux, des atmosphères, de la lumière étaient des aspects importants.
Quelles étaient vos références pour préparer ce film?
Le reportage de guerre était un modèle. L'attention aux lieux y est très importante pour mieux faire comprendre les conflits qui traversent les personnages. Dans l'histoire du gamin qui est recruté comme un soldat, il y a un côté caserne ou collège du crime qui contraste avec les deux jeunes anarchistes qui ne cherchent que la liberté. Ils sont un peu comme Don Quichotte et Sancho Pança mais les romans de chevalerie ont été remplacés par les films d'action! Pour ces derniers, j'ai choisi des paysages «picaresques». Un film de référence a aussi été Païsa de Rossellini.
Comment avez-vous abordé la violence, omniprésente?
Il y avait deux dangers. D'abord, la violence gratuite. J'ai donc toujours cherché à intégrer la violence de manière fonctionnelle dans le récit. L'autre danger était de tomber dans le folklore, mais j'ai cherché à raconter ce milieu sans le glamour, qui est pourtant une des ambitions des mafieux...
Vous appréciez des films comme Le Parrain
Beaucoup, car il arrive à recréer un imaginaire. J'ai justement cherché à créer un contraste entre cet imaginaire, qui sert de modèle aux criminels, et leur réalité.
Où avez-vous trouvé l'idé ede la scène d'ouverture dans le solarium?
Cela vient d'une expérience personnelle par rapport à ces jeunes boss très attentifs à la dimension «fashion». Vous savez, avant on tuait chez le barbier, maintenant c'est au solarium.
Chronique d'une mafia ordinaire
Pas sûr que les «camorristes» se retrouvent tels qu'ils se rêvent dans le film de Matteo Garrone. Car, contrairement à bon nombre de productions américaines (Le Parrain de Coppola et Scarface de De Palma en tête de gondole), Gomorra ne magnifie pas le mythe du gangster, tout en excès assumés et en flamboiement de fringues.
Le film italien, récompensé du Grand Prix à Cannes en mai dernier, s'infiltre plutôt dans l'enfer du décor, détaillant les structures sociales qu'induit une organisation du crime omniprésente. Dans des agglomérats de HLM véreux qui font songer à des bunkers géants protégeant leurs habitants de tout Etat de droit, Gomorra traque la vie quotidienne de ces petits mafieux qui, sans perspective d'avenir, crèvent de fierté à l'idée de grimper le premier échelon du crime - des jeunes qui n'ont parfois même pas 16 ans.
Mais ce film coup-de-poing montre surtout comment la Camorra gangrène la vie d'une population entière, soumise aux règles du jeu de l'illégalité, dépendante qu'elle est du bon vouloir des petits chefs. Car, dans ces zones délaissées, la proliférante Camorra se substitue à toute autre forme de gouvernement, devenant bureau de chômage, distributrice de rentes de vieillesse, chambre du commerce et, évidemment, police. La crise des ordures de Naples n'est pas abordée, mais Gomorra n'esquive pas la gestion de déchets, parfois toxiques, entreposés sans précautions et dans la plus parfaite illégalité grâce à une logique de corruption généralisée
Saviano, et Garrone avec lui, ne se privent pas de rappeler que la Camorra est responsable de 4000 morts, rien que ces 15?dernières années. Mais cet amas sanglant ne signale que la pointe de l'iceberg criminel. «Il y a tout un système lié aux entreprises, une économie politique derrière les phénomènes les plus visibles.» De cette omerta de grande envergure, Gomorra tire quelques fils exemplaires, de ceux qui font tomber le masque romantique et infantile du parfait mafieux pour en révéler toute la pourriture sociale. B. S.
Gomorra de Matteo Garrone,
en salles dès demain. ge: 16 ans. Durée: 2?h?15. Cote: ***
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C'est le médecin et psychanalyste anglais Michael Balint qui a commis voici quelques décennies...
Etes-vous favorable au renvoi systématique des criminels étrangers?
Dans une initiative, l'UDC préconise le renvoi des auteurs étrangers de délits y compris ceux relevant de la perception abusive de prestations sociales. Cette mesure vous semble-t-elle opportune?
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