"La forteresse" concilie documentaire et grand art

Cinéma | Consacré à Locarno par le Léopard d’or de la section Cinéastes du présent, le film documente avec force et nuances l’accueil des requérants d’asile à Vallorbe.

© ODILE MEYLAN | Après "Exit", Fernand Melgar réussit une nouvelle fois à traiter d’un thème délicat, les requérants d’asile, avec une justesse jubilatoire. La forteresse, un film à prendre!

JEAN-LOUIS KUFFER | 17.09.2008 | 00:02

«Ce qui est terrible, c’est que nous ne savons pas d’où ils viennent et qu’ils ne savent pas où ils vont.» Ces mots, confiés à Fernand Melgar par l’une des collaboratrices du Centre d’enregistrement de Vallorbe, illustrent bien la réalité de La forteresse. Le fait de «ne pas savoir» est d’ailleurs au cœur de la question de l’asile qui a permis, avant les votations de 2006, à la propagande de développer deux portraits types du requérant: l’Africain dealer et le Rom chapardeur. La réalité, on s’en doute, est plus complexe. Fernand Melgar, fils d’immigrés espagnols, a vécu le résultat des votations sur l’asile comme une trahison, alors qu’il venait d’obtenir sa propre naturalisation. Autant dire qu’il était personnellement impliqué quand il a pris son bâton de pèlerin pour répondre à cette question: la Suisse est-elle xénophobe? «Tout le monde a tenté de me dissuader de faire un film sur l’asile, commente-t-il aujourd’hui. Mais lorsque j’ai expliqué à Philippe Hengy, l’un des responsables du centre de Vallorbe, que j’entendais y passer deux mois, soit la durée la plus longue d’un séjour de requérant, mon projet a commencé de l’intéresser…»

Des clichés à la complexité

Six mois de négociations (notamment avec l’Office fédéral des migrations) et de préparation avec une équipe qui partagerait son immersion, un patient travail d’apprivoisement de tous les «acteurs», requérants et collaborateurs du centre, des conventions de travail précises et sécurisées, deux mois de tournage (de décembre 2006 à février 2007): telle a été la base logistique de ce documentaire, qui voulait échapper au «contre» autant qu’au «pour» afin de vivre «avec» les protagonistes.

Résultat: tirées de 150 heures d’enregistrement, 100 minutes d’observations et d’émotions parfois poignantes, mais ne jouant jamais sur l’effet.

«Lors de mes premières approches, notamment avec des aumôniers, je sentais qu’on me peignait le centre sous des couleurs apocalyptiques, puis j’en ai découvert de multiples autres aspects, explique encore Fernand Melgar. Avant de séjourner à Vallorbe, je me faisais une image simpliste de la réalité, comme la plupart des gens. Or ce qui m’est apparu de plus en plus fortement, c’est que la vie triomphe de l’enfermement. La réalité que je documente est très dure, mais j’ai voulu en capter toutes les nuances.»

Pour ce faire, à l’enseigne de l’association Climage, le réalisateur lausannois a réuni des collaborateurs dont il ne cesse de rappeler l’importance de l’apport. Ainsi de l’ethnologue Alice Sala pour l’approche compréhensive des «acteurs». Ainsi aussi du scénariste Claude Muret pour la dramaturgie du récit. Et l’apport du maître imagier Camille Cottagnoud, en chef op’ de grande expérience, n’est pas moins décisif.

Par-delà la désignation du centre d’enregistrement de Vallorbe, le terme de «forteresse» désigne à la fois la Suisse, l’Europe – l’Occident vu comme un eldorado dont rêvent les «damnés de la terre», qui tombent souvent de haut après maintes tribulations. Point de brutalité ni de hurlements à Vallorbe, mais des règlements stricts et l’oisiveté forcée. D’où l’ennui et la tentation pour les hommes de le fuir par l’alcool. D’où l’encadrement sécuritaire.

Au fil de la procédure, des bribes de destins apparaissent. Récits parfois insoutenables. Avérés? La tâche difficile des collaborateurs est de trier. Le film montre admirablement leurs cas de conscience, entre aumôniers angéliques et fonctionnaires zélés. Or la vie filtre de partout: des fidèles africains transforment une messe en sarabande endiablée, un enfant vient au monde, un Kurde invective un chiite iranien, une matrone rom fait son cinéma de mater dolorosa – et voici l’heure du verdict: permis accordé ou pas, lueur d’espoir ou désillusion, départs vers on ne sait où. Et du coup pointe le débat sur les clandestins, dont Fernand Melgar fera d’ailleurs son prochain film…

De Fernand Melgar. Durée: 100’. Age:. 10 ans. Lausanne, Orbe, Oron.Cote du film: ***

 


 

"Mon film est engagé, pas militant"

La forteresse va-t-elle drainer les foules? Cinq ans après le succès du Génie helvétique de Jean-Stéphane Bron, qui a passé le cap des 100 000 spectateurs en salles, Fernand Melgar réussira-t-il à passionner le grand public avec un sujet aussi peu «porteur» que l’accueil des requérants d’asile dans notre pays? Premier indice positif: les habitants de Vallorbe et environs, conviés à trois premières représentations à Orbe et à Sainte-Croix (24 heures de lundi), sont accourus en nombre. Leur accueil a comblé le réalisateur.

Ce que je constate après les premières représentations publiques, déclare Fernand Melgar, c’est que les gens, au-delà de la politique, sont saisis par l’aspect humain du film. Après les votations, le débat s’est radicalisé entre positions extrêmes. Ce que nous avons tenté de faire est de lui rendre sa dimension incarnée et complexe.»

Lors d’une projection privée, les défenseurs «ultras» de l’asile se sont montrés les plus critiques à l’égard de La forteresse, reprochant notamment au film d’édulcorer la situation du centre de Vallorbe.

«Lorsque je leur ai demandé s’ils y étaient allés voir, ils ont convenu que non, se fiant à des on-dit. Or un ancien «client» africain du centre s’est alors levé pour défendre le film. On me reproche de n’avoir pas fait un film militant, conclut Fernand Melgar, et c’est précisément ce que je voulais éviter. Mon film est engagé, il ouvre un débat, mais je ne suis pas un donneur de leçons…»




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