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Oasis à confesse

INTERVIEW EXCLUSIVE | Le groupe de Manchester confirme son retour en forme avec Dig out your Soul, qui fouille l’âme enténébrée du meilleur rock anglais. Commandant en chef, Noel Gallagher décroche le combiné.

© DR | DÉTERMINÉS A quatre, Oasis prend le rock anglais par le cou avec un disque à la force tranquille. Comme d’habitude, Noel Gallagher (2e à g.) tient la barre et engueule son frère Liam (2e à dr.), «S’il n’était pas le chanteur du groupe, je ne lui parlerais même pas!»

FRANÇOIS BARRAS | 02.10.2008 | 00:02

Ce n’est pas tous les jours Noel, et c’est tant mieux. Au téléphone, l’aîné des Gallagher fait mentir sa réputation de sale gueule moins aimable qu’un parrain russe et pousse la bonté jusqu’à se rendre compréhensible, mâchouillant moins qu’à l’accoutumée son accent de Manchester. A 41 ans, le guitariste, compositeur et parfois chanteur d’Oasis aurait-il appris l’affabilité? Ou sont-ce les séquelles de sa récente mésaventure, trois côtes cassées en concert, le mois passé au Canada, après avoir été jeté sur le sol par un «fan»? (lire encadré).

Une chose est certaine: le rock anglais n’a jamais aidé à l’humilité. Depuis Keith Richards des Rolling Stones faisant la leçon à l’idole Chuck Berry, la morgue british fait partie de l’attirail des jeunes pousses, et Oasis a su aboyer mieux que les autres: autoproclamé «plus grand groupe du monde» avant même son premier concert en 1993, le quintette a eu la bonne idée… de le devenir.

Rois d’Angleterre

Entre 1994 et 1996, la «britpop» a déferlé sur la planète rock. A sa tête, deux souverains en conflit, les «prolos» d’Oasis et les «intellos» de Blur, rejouant pour la plus grande joie des gazettes la guerre Stones-Beatles à larges rasades de méchantes vannes et d’excellents disques. Chez Oasis, la bombe thermonucléaire s’appelait (What’s the Story) Morning Glory, s’écoulant à 7 millions d’exemplaires dont 4,5 pour le seul Royaume-Uni. Le second album des boys de Manchester y constitue la troisième meilleure vente de tous les temps, derrière le Sgt. Peppers Lonely Hearts Club Band des Beatles et le Greatest Hits de Queen!

Douze années et six disques plus tard, la vague a reflué mais Oasis demeure un monument national, et les frangins Gallagher des vedettes, à commencer par le chanteur Liam jamais avare d’une déclaration fracassante ou d’une coupe de tifs improbable. La folie des débuts a laissé place à un groupe perpétuant avec classe l’héritage rock anglo-saxon, comme le prouve le nouvel album, l’excellent Dig Out Your Soul. Signe des temps, Oasis le sort sur son propre label, Big Brother, après quinze ans de fructueuse liaison avec Sony.

– Pour la première fois, Oasis sort un disque sur son propre label, Big Brother, dont vous êtes directeur artistique. L’indépendance, c’est comment?

– Noel Gallagher: Du gros boulot. Nous sommes un indé mais nous raisonnons comme une major. Avec un groupe de la taille d’Oasis, c’est obligatoire - je connais déjà notre emploi du temps pour ces deux prochaines années. Mais je ne m’inquiète pas, je peux faire plusieurs choses en même temps, je suis un garçon très doué. D’ailleurs, le prochain Oasis est déjà écrit. Je l’ai composé pendant qu’on mixait à Los Angeles.

– Dig Out Your Soul s’annonce comme un excellent album à jouer live.

– Sincèrement, ce fut très dur au début des répétitions. En studio, Gem (Archer, seconde guitare, ndlr) a joué la basse et moi toutes les guitares, Andy s’occupant du synthé. Alors on a un peu de peine à faire revivre certains titres en format deux guitares. Les deux premiers morceaux de l’album, Bag it up et The Turning, sonnent horriblement!

– Pourquoi?

– On ne les a jamais joués live en studio, on les a montés sur un computer en interprétant chacun nos parties: on les découvre soudain d’un bloc et le résultat ne nous convainc pas.

– David Sardy est à nouveau aux manettes. Malgré votre expérience, un producteur reste indispensable?

– Oasis, ce sont désormais quatre personnes écrivant des chansons. On a besoin d’un chef d’orchestre, d’un juge capable de choisir les morceaux méritant de figurer sur l’album, d’un concierge qui tient notre agenda en studio. Pour le son, il a ses idées et ça me va bien, je n’ai jamais aimé passer trois jours devant un ampli à tourner des boutons. Je me branche, je joue, merci. Mes modèles ont toujours été les disques des Beatles, des Rolling Stones et des Sex Pistols - des guitares très franches, naturelles. Mais j’admets que certaines textures peuvent emmener un morceau vers des territoires intéressants – c’est pourquoi nous avons besoin d’un producteur à ce stade de notre… vie! (Rire)

– Vous alliez dire carrière?

– J’ai toujours perçu ce terme comme un vilain mot – la carrière, c’est ce que j’ai voulu éviter, c’est pour ça que j’ai fait du rock.

– Dans une interview de 1995, à la question «résumer Oasis en un mot», vous répondiez «moi!». Aujourd’hui vous parlez de «quatre personnes qui composent». D’une autocratie, le groupe serait devenu une démocratie?

– J’ai mon veto. Disons-le ainsi: si Oasis sont les Nations Unies, je suis les USA!

– Mais avoir été si souvent nommé «meilleur songwriter de sa génération» ne vous incite pas à tout composer?

– Je serais tenté d’admettre que la plupart des critiques, concernant les derniers albums d’Oasis, relèvent toujours que mes chansons sont les meilleures, mais je ne raisonne pas comme ça. Nous sommes un groupe. Si le reste du groupe me demandait d’écrire tout l’album, je le ferais. Mais nous sommes parvenus à un point où même Liam écrit des chansons correctes. Je serais stupide de les refuser au motif que je ne les ai pas écrites. De toute façon notre producteur a le dernier mot sur ce qu’il veut garder. J’ai un assez gros ego mais pas au point de penser que je suis le seul compositeur valable du groupe.

– Et en 2008, Oasis en un mot?

– Allons, pas de ça! On me ressort toujours des références à 1994 ou 95. J’étais complètement défoncé à l’époque, je répondais n’importe quoi et je ne me rappelle presque de rien.

– Vous parlez de nouveaux territoires: on a par exemple l’impression que, pour sa mélodie, Falling Down aurait pu figurer sur les deux premiers albums, mais que sa production, sa linéarité rythmique et la densité des guitares en font du «Oasis moderne».

– Le rythme de Falling Down est un clin d’œil au Tomorrow Never Knows des Beatles - mais chacun l’aura compris. Pour les deux derniers albums, j’ai effectivement opté pour cette formule: écrire une chanson, en faire une démo puis la déconstruire totalement en lui imposant un rythme particulier. C’était le cas sur l’avant-dernier disque avec Mucky Fingers et Part of a Queue. J’aime casser la structure traditionnelle de cette vieille britpop! J’étais roadie batterie avant de monter Oasis (ndlr: pour le groupe anglais Inspiral Carpets), d’ailleurs je joue la batterie sur trois chansons de Dig Out Your Soul: Bag it up, Waiting for the Rapture et Soldier On.

– Qu’avez-vous écouté récemment?

– J’adore Black Mountain, leurs deux CD sont brillants. J’aime Black Rebel Motorcycle Club, le premier disque, je suis moins fan de la suite… J’aimais beaucoup Kings Of Leon mais leur nouvel album sonne trop comme U2. En Angleterre, je suis fan de Kasabian. Très impressionnant.

– D’une certaine manière, votre «accident» de Toronto a lancé la promo du nouveau disque… Que ressentez-vous à l’égard de votre agresseur?

– Franchement, rien. Je suis à Londres, il habite au Canada. Je ne peux pas comprendre pourquoi une personne peut avoir envie d’attaquer un musicien dans son dos. C’est complètement fou. D’autant plus que le mec a 47 ans et 3 gosses! Je m’étais déjà fait attaquer en 1993, mais de face: j’avais pu en coller une au mec, je n’ai eu qu’un œil au beurre noir.

– Il avait fait un pari?

– J’espère pour lui qu’il a gagné parce que là il va devoir vider ses poches.

– S’il ne vous restait qu’un seul souvenir d’Oasis?

– (Il réfléchit) La première fois que j’ai entendu Supersonic à la radio nationale. J’étais chez Bonehead, dans sa cuisine. On était bouches ouvertes: «Ouah!, c’est dingue.». En quelques secondes je me revoyais chez moi, écrivant cette chanson la guitare sur mes genoux, puis j’avais cette image du groupe dans son local la jouant pour la première fois, et là, soudain, le «vrai» Supersonic qui se déployait à travers toute l’Angleterre! Il y en a d’autres, bien sûr, mais les souvenirs des premiers jours - quand tu es jeune et pauvre et que tu espères, que tu sens que «ça» va le faire - sont ceux que tu chéris le plus.

– Justement, ne regrettez-vous pas d’avoir été, selon vous, «trop défoncé pour vous rappeler de quoi que ce soit de cette période»?

– Je vais te dire, si je pouvais remonter le temps je retournerais enregistrer (What’s the Strory) Morning Glory. J’y passerais vraiment du temps et lui donnerais un son digne de ce nom. A l’époque, l’enregistrement n’a duré que 12 jours! Et je ne me souviens pas d’une seule minute! Pas le moindre souvenir.

– Les témoignages de votre entourage vous semblent crédibles?

– Nous prenions, le groupe et son entourage, une telle quantité de drogue à cette époque que personne ne peut jurer constituer une source fiable. Il aurait fallu qu’un historien nous suive non-stop! Nous aurions dû disparaître totalement pendant deux ans au lendemain de Knebworth (ndlr: double concert, les 10 et 11 août 1996 devant 250 000 personnes). Partir, dépenser du fric et penser à autre chose. Mais nous étions tous accros à la gloire, à l’argent, à la drogue, à l’idée d’être «le plus grand groupe de rock au monde, bla-bla-bla»…

– Avez-vous avec le temps appris quelque chose sur votre frère Liam qui vous permet d’éviter les crises qui faillirent si souvent avoir la peau du groupe?

– Tout à fait: ne jamais lui faire confiance. Ne jamais écouter quoi que ce soit qu’il raconte. Ne jamais lui donner le moindre bout de responsabilité de la plus petite décision. Le traiter comme un gamin car c’est un gamin.

– Ce que vous disiez il y a quinze ans déjà, donc…

– Oui, c’est triste non? Il ne grandira jamais car trop de gens le couvent et flattent ses mauvais côtés. Dans son cerveau, il a toujours 19 ans.

– Ça a ses bons côtés, non?

– Tu crois? Je te le prête alors parce que moi je fatigue.

– Vous le verriez moins sans Oasis?

– Bien sûr. Je ne lui parlerais même pas. Je le verrais chaque six mois et ce serait assez.

– Vous vous êtes engueulés ce matin?

– (Rire) Non, non, je l’ai vu il y a quelques jours pour le tournage d’un clip et tout s’est bien passé! Je te parle juste très calmement et honnêtement. Je le vois le moins possible car quand je lui parle il ne faut pas cinq minutes pour qu’il m’insulte, c’est tout.

– En 2000, lors d’une tournée que vous aviez refusé d’effectuer en sa compagnie, il avait traumatisé Paléo en quittant la scène après 20 minutes…

– Tu vois, on ne peut pas espérer de Liam qu’il fasse quoi que ce soit de sérieux tout seul.

– Vous-même, vous avez toujours fini un concert?

– J’ai fini celui où je me suis fait casser trois côtes. La réponse est oui.

Oasis, Dig out your soul, Big Brother (dist. Musikvertrieb). Dès vendredi.
En écoute dès aujourd’hui sur www.myspace.com/oasis

 


 

«J’avais déjà été attaqué, mais de face!»

Le 7 septembre dernier, au V Festival de Toronto, Canada, Oasis joue Morning Glory lorsqu’un «spectateur» surgit du fond de scène et pousse Noel Gallagher dans le dos. Ce dernier, guitare à la hanche, s’écroule sur l’ampli de retour. Le trublion est arrêté, le show interrompu. Noel, trois côtes cassées, finira le concert (mais annulera tous ceux de septembre) et la vidéo fera un tabac immédiat sur Youtube.com. «Je ne peux pas comprendre pourquoi un mec peut avoir envie d’attaquer un musicien dans le dos», lâche le guitariste au téléphone. «Le plus barge, c’est que ce connard a 47 ans et trois enfants! Je m’étais déjà fait attaquer sur scène en 1993, mais de face: j’avais pu en coller une au mec, je n’ai eu qu’un œil au beurre noir».

Les gars de Manchester ne craignent pas la baston - le chanteur Liam a lui-même souvent donné du poing contre les journalistes. Mais il est rarissime que la violence ratrappe le live, lieztu de communion aux codes stricts et toujours plus sécurisés. On fait fréquemment remonter au mégaconcert des Rolling Stones à Altamont en 1969, où le «service d’ordre» des Hells Angels poignarda un spectateur (armé) sous les yeux de Mick Jagger, le choc psychologique qui sonna la fin de la récré et l’encadrement absolu des grands concerts. Les intrusions inopinées sont d’autant plus mémorables: ainsi de Jarvis Cocker, chanteur de Pulp, venant faire le guignol très inoffensif derrière Michael Jackson lors de sa performance télé, entouré d’enfants, aux Brit Awards 1996.

Dans les styles plus radicaux hérités du punk, la réappropriation de l’artiste par son public fait partie du jeu: chanteur dans la foule et foule sur scène. Ce qui n’empêche pas les images icôniques, comme celle de Sid Vicious en tournée américaine, nez cassé et visage en sang après que le bassiste des Sex Pistols eut traité de «pédés» les cow-boys du public... Plus fatal, le meurtre, le 8 décembre 2004 dans l’Ohio, de Dimebag Darrell, ancien guitariste de Pantera: jugé responsable de la dissolution du groupe de metal par un fan, il fut fauché sur scène d’un coup de fusil vengeur...

F. B.

 


 

Réussi sur toute la ligne

Pour faire le malin, le critique musical parle parfois de «guitare arrogante»… jusqu’au jour où il en prend une de face. Celle que Noel décroche sur Bag it up , grand exemple de riff d’ouverture, carré, fier et solide, prétexte au rappel martelé de la prédominance d’Oasis au rang des meilleurs légataires des Kinks et des Beatles. L’art du riff des premiers ( Waiting for the Rapture , To be where there’s Life ); le sens de la mélodie des seconds ( The Shock of the Lightning , I’m outta Time , seule «ballade», Falling Down , superbe mélopée évolutive qui, hormis sa linéarité rythmique, évoque le «jeune» Oasis). Loin des joliesses de ses débuts et des boursouflures de la fin des années 90, Oasis sort un disque sombre, sobre mais dense, au psychédélisme aride qui ne retient de l’ivresse que le choc contre le sol. Plus Stones que Beatles, finalement, malgré cent références aux scarabées (le sitar de To be where there’s Life , l’accord d’entrée d’un Nature of Reality fauché à Helter Skelter !). Seul bémol: Noel a aussi voulu imiter Ringo Starr en tenant la batterie sur trois titres au tempo goud ronneux .

F. B.

Oasis, Dig out your Soul, Big Brother (distr. Musikvertrieb)
A l’écoute sur www.myspace/oasis

 




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