Scènes de crimes mises à nu
EXPOSITION | Le Musée de l’Elysée, à Lausanne, expose 120 clichés d’affaires criminelles issus de cette collection exceptionnelle jamais dévoilée jusqu’à aujourd’hui. A découvrir dès la semaine prochaine. 
© DR | Rodolphe Archibald Reiss: étude de la tenue des mains sur une hache (affaire Ducret, 1910).
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Annick Chevillot | 17.06.2009 | 00:02
La petite hache, posée sur le bureau, semble sortie de chez le brocanteur. Elle tient bien dans la main. Le bois, patiné, est ancien. Elle est belle! «Oui, lance Eric Sapin, photographe à l’Institut de police scientifique de l’Université de Lausanne. C’est celle qui a servi dans le crime de Mme Seewer. Sa petite bonne suisse allemande l’a tuée avec.» Gêne.
Le meurtre a beau s’être déroulé au début du XXe siècle et la pièce à conviction avoir été photographiée par Rodolphe Archibald Reiss, fondateur en 1909 de l’Institut de police scientifique de l’Université de Lausanne, on tient l’arme du crime entre les mains.
Exhumées des archives, pièces à conviction, cahiers d’expertises et photographies sur plaques de verre prennent une dimension artistique indéniable, un siècle après les faits: «Ces images exercent une grande fascination. Les scènes de crime sont souvent très dures. Cette photographie qui ne doit rien cacher n’est jamais montrée au public, nous, au musée, on l’expose. Pour la première fois», explique Daniel Girardin, conservateur du Musée de l’Elysée et commissaire de l’exposition « Le Théâtre du crime », à voir dès le 27 juin. Sur les 120 images sélectionnées pour l’exposition, aucun tirage original. «Nous avons réalisé des tirages numériques de grand format», poursuit Daniel Girardin.
Artisan de ce travail de recherche titanesque, Eric Sapin, en poste depuis 1988 à l’Université de Lausanne, connaît tout ce matériel sur le bout des doigts. Et pour cause: coauteur du livre, Théâtre du crime, publié à l’occasion du centenaire et de l’exposition. «Pas moins de 60 000 clichés sont réunis ici, annonce-t-il; 10 000 sont de Reiss. Il a fallu plusieurs mois pour digitaliser toutes ces images et expertises.»
Mais qui est ce Reiss?
Entre 1901 et 1919, Rodolphe Archibald Reiss fait de la photographie judiciaire sa raison de vivre. Vaudois d’origine allemande (né en Forêt-Noire en 1875, il obtient la bourgeoisie de Lausanne en 1901), il se passionne pour la photo en général et pour les scènes de crime en particulier.
Docteur ès sciences (chimie), il est obnubilé par ce travail de Sherlock Holmes. Convaincu que la photographie est un allié pour protéger les victimes et démasquer les criminels, il fait preuve d’opiniâtreté pour donner une légitimité académique à sa monomaniaquerie (jamais il ne se mariera, trop occupé à son œuvre). En 1903, il publie La photographie judiciaire, suivi en 1905 de son Manuel du portrait parlé (inspiré des travaux d’Alphonse Bertillon, qui inventa l’anthropométrie judiciaire).
Première mondiale
Professeur assistant dès 1898, Rodolphe Archibald Reiss fonde en 1909 l’Institut de police scientifique de l’Université de Lausanne. La première école de police scientifique du monde! Et si c’est dans la capitale vaudoise qu’est née cette science, c’est parce que le directeur de l’époque a «dégainé» en premier. Courtisé par Genève, Reiss est resté à Lausanne parce qu’elle a été la première à lui offrir ce qu’il voulait.
Le personnage intrigue. Complexe, il se plonge dans le Lausanne interlope de l’époque: pour comprendre comment l’assassin pratique et dans quel environnement. Obsédé par la recherche d’indices, il lègue une quantité considérable de protocoles d’analyses (certains sont encore utilisés) aux étudiants. «En fait, il a créé la criminalistique moderne», relève Eric Sapin. Il exportera son savoir d’expert au Brésil, aux Etats-Unis, aux Pays-Bas et en Russie.
«Théâtre du crime», c’est:
– Une exposition au Musée de l’Elysée, à Lausanne, du 27 juin au 25 octobre. www.elysee.ch
– Un livre aux Editions PPUR, 69 fr.
Affaire de Beaumaroche, 1907
(Photo et extraits de l’expertise rédigée à la main par Rodolphe Archibald Reiss, fondateur de l’Institut de police scientifique de l’Université de Lausanne, remises au juge d’instruction.)
«Sur réquisition de M. le juge d’instruction, le soussigné s’est rendu, samedi le 24 août 1907, accompagné de l’agent de la sûreté Desarzens, à Beaumaroche pour inspecter la maison de Mlle Ducret qui a été trouvée, vendredi le 23 août, morte sur son lit. (…) Avant de pénétrer dans la maison même, le soussigné a cherché si des traces de pas, etc., se trouvant dans les alentours de la maison, pouvaient être relevées. (…)
Sur le devant de la maison, à droite de la fenêtre de la chambre à coucher, on constate la présence d’une vieille échelle, très défectueuse, dont les échelons ne mènent que jusqu’à la hauteur de la fenêtre (photo en bas à gauche). Le carreau supérieur du battant droit de cette fenêtre est brisé.
(…) En pénétrant dans la spacieuse et claire chambre à coucher, on est étonné de la propreté extrême et de l’ordre régnant. (…) Le cadavre est étendu en travers du lit, les jambes écartées et pendantes en dehors du lit. L’avant-bras gauche et la main gauche reposent sous le corps. Le bras droit légèrement fléchi repose à côté du corps. Autour du cou, un mouchoir fermé par un simple nœud relâché (petite photo). De la bouche et des narines sort du liquide sanguinolent. La chemise recouvre les parties génitales. Au drap du lit, sous le rectum du cadavre, une tache de sang de 10 x 8 cm. (…)
D’après le soussigné, il s’agit nettement, dans ce cas, d’un crime. En dehors des constatations médico-légales sur le cadavre, le bris de la vitre, sans qu’on ait trouvé une pierre, la présence de traces de terre et de bougie devant le lit, la porte de la cuisine ouverte, etc., ces éléments ne seraient pas explicables si l’on se trouvait en présence d’une mort naturelle.
Pourtant le vol ne paraît pas être le mobile, car rien n’a été touché. La position laisserait croire que ce mobile a été le viol, mais il n’appartient pas au soussigné
de se prononcer là-dessus: c’est la tâche des médecins légistes.»