
«Je n’ai jamais connu cela. Et j’espère bien ne jamais revivre pareille situation.» Valérie Plagnol, directrice de la stratégie au Crédit Mutuel-CIC, citée par l’AFP, résume, à elle seule, l’immense désarroi et l’épuisement total des opérateurs boursiers de la planète. A n’en pas douter, ils ont vécu la plus longue semaine de leur vie professionnelle.
Par trois fois en effet, les marchés ont dramatiquement dévissé: lundi tout d’abord, puis mercredi et enfin hier où, à nouveau, les Bourses ont perdu en moyenne entre 7 et 10% (voir infographie). Sur la semaine, les chutes oscillent entre 20 et 30% selon les places financières. Zurich a ainsi perdu 22,28% en cinq jours, soit sa plus forte perte depuis dix-neuf ans.
Conforme à la définition du krach
Or, ces reculs sont désormais dignes de la définition informelle du krach – à savoir une baisse de plus de 20% en quelques jours – qui justifie la comparaison avec les crises de 1929 et 1987. Pour les analystes de la banque privée saint-galloise Wegelin, point de doute: «Le retrait massif des investisseurs est en marche. Ils ont retiré, en une semaine, un total de 43,3 milliards de dollars des marchés action.»
Pire, selon Wegelin, «l’interventionnisme (ndlr: des Etats et des Banques centrales ) a provoqué le contraire de ce qu’il visait: l’incertitude et la panique ont été renforcées.»
Plus personne, aujourd’hui, ne se risque à dire quand cette descente aux enfers s’arrêtera. Ni surtout quelles nouvelles mesures pourraient et devraient être prises pour stopper l’hémorragie. Hier, tous les regards étaient tournés vers une réunion, à Washington, des grands argentiers du G7, à savoir les ministres des finances d’Allemagne, de France, d’Italie, du Japon, du Canada, des Etats-Unis et de Grande-Bretagne.
Leur mission (dont on espère qu’elle ne s’autodétruira pas après 10 secondes): s’entendre, enfin, sur une solution commune et concertée pour aider le système bancaire, en pleine asphyxie de crédits.
Dans cette tentative d’intervention étatique, la Grande-Bretagne se positionne désormais en tête. Son ministre des Finances, Alistair Darling, se trouve, en effet, confronté à une place financière londonienne en pleine déroute: «La situation s’améliorera, a-t-il déclaré hier soir, lorsque les gens réaliseront que l’ensemble des crédits interbancaires, qui atteignent des montants réellement astronomiques, est soutenu par les Banques centrales et les gouvernements dans le monde entier.»
Aujourd’hui et dimanche, c’est au tour des membres du Fonds monétaire international (FMI) de se réunir, avec la participation, notamment, de la conseillère fédérale Doris Leuthard et du président de la Banque nationale suisse, Jean-Pierre Roth.
Le président du FMI, Dominique Strauss-Kahn, ne ménagera sans doute pas ses troupes. Selon lui, «cette crise est en effet un échec de la supervision, un échec de la régulation. La leçon de tout cela, c’est que pour bien faire fonctionner le marché, il faut plus d’Etat et plus de puissance publique.»
Pendant ce temps, le baril de brut a plongé, lui aussi. Il se vendait, hier soir, autour des 75 dollars.
Un krach, oui, mais ne parlons pas de 1929!
L'édito de Thierry Meyer, rédacteur en chef
En ces temps de débâcle des marchés boursiers, les prophètes pullulent. Au service de leur propre importance, ils peignent le diable sur la muraille avec l’espoir d’en retirer quelque bénéfice.
Or donc, d’après eux, nous revivrions, quatre-vingts ans plus tard, la Grande Dépression de 1929. Vraiment? S’il est hors de question de minimiser l’ampleur du krach actuel, il est pour le moins hasardeux de comparer cette situation avec celle de l’entre-deux-guerres. D’autant que, chez nous, une crise plus fondamentale a frappé, et durement, voici une quinzaine d’années.
Sur le plan mondial, les conditions ont drastiquement changé depuis 1929. La globalisation des marchés entraîne certes des effets domino qui amplifient les phénomènes financiers, dans une boucle d’autant plus infernale que l’ensemble du système s’est fourvoyé en investissant massivement dans des produits – les trop fameux subprime – reposant sur une imposture. Mais cette mondialisation ouvre aussi des perspectives économiques totalement autres que dans les années 1930.
L’émergence de la Chine, de l’Inde et de quelques autres «nouveaux acteurs», inexistants à l’époque, permet de soutenir l’économie mondiale. Du reste, la crise financière actuelle accélère un transfert de pouvoir planétaire déjà en route, d’une rive du Pacifique à l’autre. Les Chinois détiennent la clé des plans de sauvetage américains.
La crise est aussi différente pour la Suisse parce que l’assainissement de l’économie réelle a déjà eu lieu, et avec quelle vigueur, au début des années 1990. Souvenons-nous: des taux d’intérêt élevés, une inflation galopante, une croissance négative au pire, anémique au mieux, des brassées de suppressions d’emplois, un chômage dans le canton de Vaud à plus de 8%!
Aujourd’hui, l’économie suisse, et vaudoise en particulier, repose sur des éléments fondamentaux solides. Nous ne sommes pas aux prises, comme c’est le cas aux Etats-Unis ou dans certains pays européens, avec des mécanismes d’endettement si marqués qu’ils menacent ensuite l’ensemble du système financier et, par ricochet, des pans entiers de l’économie réelle. Nous allons souffrir, c’est incontestable, mais la diversification des exportations et la structure saine du tissu économique atténuera le choc.
Enfin, ne confondons pas sauvetage des banques et coup de main aux banquiers. Ce qui est en jeu, ce ne sont pas les bonus des courtiers, mais nos retraites, notre épargne, notre capacité économique. La secousse est rude, elle fera encore des victimes. Elle aura aussi des conséquences bénéfiques – le retour de la finance dans le monde réel. Ce krach n’est pas la fin du monde que souhaiteraient les pseudo-prophètes.
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