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La ruée vers l’or peut commencer

VALEUR REFUGE | Le krach mondial redonne du lustre à l’or: sa courbe remonte au même rythme que s’effondre celle de la confiance.

© AFP | ​En Autriche, le fabricant de lingots Ögussa a décuplé cette semaine sa production pour faire face à la demande des banques du pays.

SERGE ENDERLIN | 11.10.2008 | 00:01

A la première tentative, vingt minutes d’attente pour des prunes, sauf à considérer un tango argentin remixé pour un cadeau du ciel. A la seconde, «drücken Sie zwei für französisch» , toujours aucun résultat, ligne surchargée. A la troisième, enfin, un être humain s’exprime: «Bonjour, UBS Gold & Numismatics, que puis-je faire pour vous?» Pas grand-chose, à vrai dire, répondre à cette simple question suffirait: «Les clients se ruent-ils sur le métal précieux?» Visiblement, mot d’ordre a été donné de ne pas ajouter la panique à la débâcle. «Tout va comme d’habitude», dit la voix, mi-énervée mi-essouflée, du trader consciencieux. Avant d’ajouter: «Sauf que là, on est complètement dépassés»…

Officiellement donc, il ne se passe rien dans la première banque du pays: ses fidèles clients sont toujours aussi confiants dans la solidité de l’établissement, l’épargne ne risque rien, et non, les clients ne demandent pas à transformer leurs économies en or.

Du côté de Neuchâtel, la société Metalor n’a pas la même version des faits. «Notre carnet de commandes est plein à craquer jusqu’à la fin du mois, alors que d’habitude, notre horizon est à trois jours. C’est une hausse impressionnante du volume», dit l’Américain Scott Morrison, patron de cette société multinationale présente jusqu’en Chine et dont l’une des principales activités consiste à fondre de l’or pour le transformer en lingots d’un kilo. UBS et Credit Suisse en sont les premiers acheteurs.

L’once au sommet

Tous les indices pointent dans la même direction: l’onde de choc du krach financier mondial commence à diffuser dans la population. Résultat, la courbe de l’or monte au même rythme (lire ci-dessous) que s’effondre celle de la confiance. Le prix de l’once atteint des sommets. «Je ne voudrais pas être le premier à l’avouer, parce que c’est un peu ridicule, et parce que, surtout, ça ne ferait qu’ajouter à la déroute généralisée, mais oui, j’y pense: vendre mes actions, et sauver ce qui peut encore l’être pour le transformer en quelque chose de tangible, de solide», confesse ce cadre supérieur vaudois d’une compagnie d’assurances, qui a vu ses placements fracassés par la crise. «Fin août, mon banquier me recommandait encore d’acheter des «financières» parce que les cours étaient soi-disant bas…»

Preuve supplémentaire de défiance envers le système – et des besoins en liquidités –, les gens commencent à se débarrasser de leurs pièces en or pour les réaliser en cash: «Ce n’est pas encore la ruée certes, mais je constate un mouvement dans cette direction, explique Albino Bonadei, commerçant en or et numismatique au centre de Lausanne. Typiquement, je vois défiler des gens pour des petites transactions, entre 200 et 5000 francs, qui viennent profiter du cours élevé de l’or et de l’argent pour se débarrasser de certains bijoux de famille, qu’ils possédaient parfois depuis plusieurs générations.» Mais rien à voir encore, avec la folie de 1980, en plein second choc pétrolier, quand les numismates croulaient sous l’argenterie qui sortait des placards.

Risque de bulle

«Les Suisses sont des gens prudents, plutôt moins émotifs que la moyenne quand il s’agit de leur argent, explique Bogdan Stambuliu de la Galerie Numismatique, à Lausanne. Mais ailleurs, la course ver l’or valeur r efuge a commencé». En Autriche, le fabricant de lingots Ögussa a décuplé cette semaine sa production pour faire face à la demande des banques du pays. L’organisme américain US Mint, qui supervise la fabrication et la diffusion de pièces d’or fameuses comme l’American Eagle ou l’American Buffalo (24 carats), a décidé en début de semaine de suspendre les ventes en raison d’une pénurie de pièces et d’un risque… de bulle spéculative imminente sur celles-ci. Enfin, la plus mythique de toutes les pièces d’or de la planète, le Krugerrand sud-africain est proche de la rupture de stock.


Eternelle valeur refuge, l’or pourrait s’envoler cette année

L’or à 2000 dollars l’once? Lorsqu’on parle de crise, le métal jaune reste un réflexe quasi pavlovien des investisseurs et pas seulement des investisseurs frileux. Valeur refuge par excellence, l’or n’a pourtant pas pris tout de suite une direction opposée aux marchés actions ou à la croissance. On aurait ainsi pu s’attendre à une hausse plus marquée, vue la panique. En cause, notamment, le besoin viscéral de liquidité des intervenants sur les marchés. Dans ce contexte, même une valeur refuge peut être vendue pour trouver du cash. Surtout si elle se niche dans un fonds. L’or paie aussi les quelques couleurs retrouvées du billet vert, puisque traditionnellement le dollar et l’once évoluent de manière opposée. Le métal jaune prenant des allures de havre lorsque sombre le dollar. Mais il suffit de l’écrire pour qu’une généralité soit contredite: durant cette folle semaine, on a vu dollar et or avancer main dans la main!
S’envolent également avec la crise les craintes inflationnistes liées au pétrole – il descendait hier en journée sous les 80 dollars – et donc un des soutiens aux cours de l’or. Mais si les Etats devaient avoir recours à la planche à billets pour couvrir toutes leurs interventions récentes, le mot inflation reviendrait à terme d’actualité. Et, là aussi, c’est historique: le métal jaune reste la meilleure des protections contre l’inflation.

La panique actuelle brouille la lecture des marchés, mais c’est aussi elle qui donne le plus de lustre à l’or, toujours la plus sûre des valeurs dans la tempête. Ainsi, les analystes de Barclays Capital n’excluent pas l’idée que l’once refranchisse avant la fin de l’année le seuil des 1000 dollars. Comme en mars dernier. A. GD


L’Inde est sous le charme

L’or peut être apprécié tant pour ses vertus monétaires que de matière première, de métal donc. Et s’il sert de valeur refuge dans le gros temps, il s’affiche aussi comme l’expression de la richesse. Ainsi, la demande physique en or a fortement évolué ces dernières années avec l’explosion économique de pays grands amateurs de métal jaune. Que ce soit au Moyen-Orient, en Chine et bien sûr en Inde.

Plus gros consommateur du monde, le sous-continent est historiquement connu pour influencer les cours mondiaux de l’or lorsque s’engage la saison dite des mariages. Les familles couvrant notamment les mariées de bijoux. Certes, lorsque l’once brille trop, certains se replient vers d’autres métaux – comme le platine, qui peut à son tour renchérir – ou d’autres valeurs. Ainsi a-t-on vu la demande d’or baisser ce printemps quand l’once dépassait les 1000 dollars. En 2007, l’Inde a consommé 6% de métal jaune en plus que l’année précédente, soit 773,6 tonnes. Et de cette montagne 558,2 tonnes d’or ont coulé dans la joaillerie. Autre exemple, l’Arabie saoudite a utilisé en 2007 129,2 millions de tonnes (+15,2%). Impossible par ailleurs d’ignorer l’appétit des Chinois, qui apprécient également l’or, surtout en période troublée. La Chine est devenue l’an dernier la première productrice mondiale, dépassant pour la première fois l’Afrique du Sud, en déclin.

Actuellement, deux forces s’opposent sur le marché physique du métal jaune. Si la crise pousse les investisseurs vers les lingots, la ruée sur la bijouterie de luxe peut souffrir des craintes de récession. A. GD




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