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"J’ai fait du porte-à-porte pour Obama"

REPORTAGE | Dernier coup de collier avant les élections américaines de mardi. Notre journaliste s’est immergée dans la galaxie des milliers de volontaires qui donnent temps et argent pour leur candidat.

© DR | «Francine, le temps presse et nous avons un urgent besoin de dons, 5 dollars ou davantage, avant la fin de la semaine. Merci de nous soutenir. Signé: Barack MESSAGE RECU PAR NOTRE JOURNALISTE APRÈS SON INSCRIPTION.

FRANCINE BRUNSCHWIG BERKELEY | 01.11.2008 | 00:01

Les consignes sont strictes. Les journalistes doivent passer par le siège national de Chicago pour obtenir des renseignements sur le déroulement et l’organisation de la campagne Obama. En séjour à Berkeley, en Californie, je n’avais donc pas le choix. Pour en savoir plus, une seule solution: m’engager comme bénévole. Un clic sur une adresse internet et une inscription: je fais désormais partie de la formidable cohorte de ces Américains déterminés à tourner la page Bush et à s’engager à fond, en donnant temps et argent, pour le «changement» que promet Barack Obama.

Dans le modeste local qui sert de quartier général pour le nord de la Californie, Tess, la soixantaine, m’explique en quoi consiste le phonebanking. Un coup d’œil sur la cinquantaine de personnes pendues au téléphone et je comprends que je vais moi aussi appeler des gens pour leur dire de voter Obama. Faux! La quarantaine d’électeurs de l’Etat du Montana que je vais contacter ont déjà été listés, grâce aux précédents contacts, comme de probables supporters d’Obama. Je dois donc vérifier s’ils confirment leur choix et leur proposer de s’engager comme volontaires pour les derniers jours de la campagne. Mais les consignes changent chaque jour.

Durant ce week-end, il s’agira aussi d’offrir aux appelés un moyen de transport pour aller voter s’ils en ont besoin. «Hi, avez-vous choisi votre candidat?» «Hi, je suis une bénévole de la campagne Obama, avez-vous choisi votre candidat?» Je tombe d’abord sur un indécis. Il abrège poliment la conversation. Un autre boucle immédiatement. Mais voilà deux personnes qui ont déjà voté pour Obama (le vote anticipé était possible jusqu’à hier). «Il faut sonner la cloche pour marquer le coup», me signale ma voisine. Le brouhaha des appels est donc régulièrement interrompu par de petites sonneries qui mettent l’assistance en joie.

Dans la majorité des cas, je tombe sur un répondeur. Je laisse un message avec un numéro de téléphone. Je note tout sur la liste et l’équipe Obama introduira tous les résultats dans sa base de données pour évaluer une énième fois l’évolution de la situation et comment recontacter ces gens avant le 4 novembre.

Ce boulot de titan – des dizaines de milliers de téléphones depuis des semaines avec, le plus souvent, personne au bout du fil – me fait penser à du travail de singe. «Pas du tout», m’explique Ariel, une jeune étudiante complètement accro. «On sait que sur douze personnes contactées, il y en a au moins une qui n’aurait pas voté si elle n’avait pas été appelée.» S’assurer que les gens votent constitue donc le grand défi des derniers jours de cette interminable campagne.

Depuis le jour de mon inscription, je reçois quotidiennement des e-mails. «Francine, m’a écrit l’autre jour Barack, le temps presse et nous avons un urgent besoin de dons, 5 dollars ou davantage, avant la fin de la semaine. Merci de nous soutenir. Signé: Barack.» Les jours précédents, c’était Michelle qui me demandait un geste, Joe (Biden) ou David Plouffe, le manager de la campagne à Chicago. Rien qu’en septembre, Barack Obama a reçu 150 millions de dollars en dons. Moyenne des contributions des 3,1 millions de donateurs: un peu moins de 50 dollars.

Montant total des dons jusqu’à ce jour: près de 600 millions de dollars. Un record absolu grâce au formidable réseau de contacts mis en place sur internet. Et pour faire un don, un clic et le numéro de sa carte de crédit suffisent. Simple comme bonjour.

Tout se passe sur la Toile. C’est par elle aussi que j’ai contacté Carmen pour qu’elle me prenne dans sa voiture pour aller faire du porte-à-porte dans le Nevada. Départ donc vendredi dernier, destination Reno, mini-Las Vegas avec ses casinos tout aussi clinquants! Coup de chance: Obama passe à Reno le lendemain matin. Chemise blanche, manches retroussées (presque toujours!), il emballe plus de 10 000 fans venus entendre un discours pourtant déjà mille fois répété.

Ne pas penser à une défaite

«Rien ne vaut le face-à-face avec les électeurs», nous explique plus tard le staff d’Obama à Reno. Carmen approuve. L’enseignante à la retraite, 69 ans, a lâché Hillary Clinton lorsqu’elle a entendu le fameux discours d’Obama sur le problème racial. «Voilà un homme qui assume son héritage mais sans colère, sans rage ou vengeance, c’est un signe de sagesse. Il est le président qu’il nous faut maintenant.»

Le côté calme et pondéré du sénateur de l’Illinois inspire confiance. Pour Gary, 70 ans, avocat à San Francisco, qui nous rejoint pour aller frapper aux portes (il n’y a pas de sonnette!), «Obama est brillant. Sinon il n’aurait pas pu être président de la prestigieuse Harvard Law Review ou enseigner à la réputée Faculté de droit de l’Université de Chicago.» Dans la foule des volontaires qui ont fait le voyage de Reno, je repère Suren. Il porte un badge «Republicans for Obama». «J’ai voté pour Bush en 2000 et pour son père avant lui. Mais en 2004, j’en ai eu assez des mensonges.»

Nous sommes envoyés à Diamond Creek, dans la banlieue de Reno, un ensemble de logements de classe moyenne inférieure. Ce samedi vers 14 h, il fait grand beau et la plupart des gens ne sont pas à la maison. On leur laisse alors de la documentation devant la porte, car il est strictement interdit de mettre de la propagande politique dans la boîte aux lettres. Une demi-douzaine de portes s’ouvrent. Un jeune couple se dit encore indécis mais penche pour McCain; une femme a déjà voté Obama; deux autres le feront mardi prochain. Personne ne nous claque la porte au nez. «C’est arrivé à une amie», raconte Carmen. Motivée à fond, elle va donner le dernier coup de collier, ce week-end, à Las Vegas. «J’ai trouvé un vol aller-retour de San Francisco pour 120 dollars.» Elle sera logée gratuitement.

«Rien n’est jamais sûr», affirme Carmen. Elle est pourtant confiante en la victoire de son candidat. «J’ai même l’impression que ce sera un raz-de-marée.» La non-élection d’Obama? Ses supporters préfèrent ne pas y penser. La gueule de bois serait terrible.

 


 

Editorial de Thierry Meyer, rédacteur en chef 

Barack Obama, la leçon américaine

Dans la nuit de mardi à mercredi, les Etats-Unis connaîtront le nom de leur quarante-quatrième président. Et le monde entier sera suspendu à ce choix, d’autant plus que, après huit ans de «bushisme», l’envie de changement est exacerbée. Cela dit, et malgré le bégaiement des sondages, l’engouement européen pour Barack Obama confine parfois à l’aveuglement. A voir les couvertures des magazines, à entendre les conversations des experts, on en viendrait presque à se demander s’il existe un autre candidat. On en oublie surtout que la réalité est bien plus subtile que la caricature qui flatte nos présupposés, quelle que soit notre sensibilité.

Cette incapacité à envisager la nuance, ou l’altérité de l’opinion, n’est pas nouvelle. Que n’avons-nous entendu sur ces Italiens qui ont réélu Silvio Berlusconi à la tête de leur pays?

L’opinion des autres pays européens n’a retenu du président du Conseil italien qu’un magnat des médias à l’ego surdimensionné, magouilleur de première, ennemi de la justice et Don Juan de comédie. Idem avec le «méchant» Poutine en Russie, ou, précédemment, avec le «gentil» Mikhaïl Gorbatchev. Le grand démocrate qui a émancipé l’Union soviétique du communisme (vision occidentale) fait sans doute partie des dirigeants les plus détestés à l’intérieur de son pays.

Il y aura donc une foule d’Américains pour voter John McCain, et elle n’est pas composée que d’un ramassis de crétins réactionnaires. Le sénateur de l’Arizona est un politicien complexe, tenace, aux opinions nettement moins formatées que celles de George W. Bush. Son investiture traduit aussi le besoin de renouveau au sein d’un parti républicain ravagé par les excès et les errements des neo-cons. Mais McCain semble avoir enfilé un peu tard un costume qui paraît, de surcroît, un peu large pour lui.

De plus, il est confronté à la montée d’un symbole puissant, qui allie la jeunesse et une composante inédite au sommet de la première puissance mondiale: la mixité raciale. Bien sûr, cette question restera la première inconnue du scrutin du 4 novembre, et nul doute que nombre d’Américains blancs ne voteront pas Obama simplement à cause de la couleur de sa peau.

Il n’empêche que, même si d’aventure il échouait – scénario qui nous semble aujourd’hui impensable –, le métis aux origines bariolées et à l’enfance difficile aura prouvé que, une fois de plus, les Etats-Unis restent le pays du possible, un empire dont l’Europe se plaît à souligner les fractures sociales, l’ignorance culturelle, la gloutonnerie énergétique, la bigoterie kitsch, le nationalisme de dessin animé, et la vision unilatérale du monde. Mais un empire qui, tout au long de son histoire, a donné au monde, preuves par les actes, quelques solides leçons de démocratie, de liberté, de résilience, de fidélité. Barack Obama en est la plus récente.




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