
Panique à Lucerne… James Bond, ou plutôt celui qui lui ressemble le plus, Daniel Craig, transpire une méchante bronchite au fond du lit. Interdit d’interviews par le corps médical, foulera-t-il le tapis rouge pour la première suisse de Quantum of Solace ? Tandis que le bataillon d’attachés de presse se ronge les sangs, le réalisateur Marc Forster s’explique sur des questions plus fondamentales.
– Vous aviez 7 ans quand James Bond a débarqué au cinéma (Dr No, 1962). Est-il possible de changer une icône aussi établie?
– Sans aucun doute. Chaque acteur lui a réinventé un style. A l’évidence, Daniel Craig, dans Casino Royale, l’a humanisé. (Soupirs.) Au départ, je n’étais pas trop chaud pour me lancer là-dedans, méfiant, hésitant par rapport à la liberté de manœuvre. Puis j’ai changé d’avis, car les producteurs voulaient tourner une suite directe. J’en ai discuté avec Daniel Craig et nous étions syncro quant à la conception du personnage: un type solitaire, cassé, un antihéros.
– Tous vos films parlent de ces gens cabossés. A cause de votre enfance compliquée (la richesse d’abord, en Allemagne, puis la fuite à Davos, à cause des menaces de la bande à Baader-Meinhof à l’encontre de votre père industriel, la ruine ensuite)?
– J’ai toujours été un solitaire, en toutes circonstances. Et j’aime aller vers ces personnages introvertis, souffrants. (Eclats de rire.) Est-ce mon enfance? Il me semble que pour trouver l’équilibre, l’être humain doit se libérer de son passé. James Bond, c’est pareil. Et le fait de tuer l’a rendu prisonnier du passé. Daniel, mieux que les autres, touche l’essence du problème. J’aime Sean Connery, et même Roger Moore ou Pierce Brosnan, mais à l’évidence, ils ne jouent pas dans cette catégorie.
– Pas de gadgets, pas trop de coucheries, pas de petites phrases du genre «Bond, mon nom est…» Pourquoi vous êtes-vous débarrassé de ce folklore?
– A mes yeux, il parasitait l’étude psychologique que j’envisageais. J’ai préféré inclure des références, Goldfinger à l’évidence, mais d’autres aussi, plus cachées. Les gadgets, les filles, pff… Ce sont des clichés ambulants à l’usage des superhéros! Par contre, je peux envisager Quantum of Solace comme la seconde partie d’une trilogie. Et dans sa conclusion, je vois bien un retour à l’arsenal habituel de James Bond.
– Vous n’envisagez néanmoins pas de tourner ce 23e Bond…
– Les producteurs me l’ont proposé mais je n’ai pas envie de me répéter. C’était une bonne expérience, mais qui vous met une pression terrible. Je ne lis pas les critiques mais même ainsi, je ressens l’attente des fans, les inévitables comparaisons avec Casino Royale. Désormais, j’ai envie de tourner sans avoir un radar au-dessus de ma tête. Le plus absurde là-dedans, c’est que Quantum of Solace sera vu par plus de spectateurs que tous mes films réunis!
– De 17 à 31 ans, vous dites avoir vécu dans une extrême précarité. Quel effet cela fait-il de «jouer» avec un budget de 225 millions de dollars?
– Cela ne m’a pas perturbé. Quand j’essaie de créer, je vise l’approche la plus adéquate pour obtenir le film que j’aimerais voir. Au départ, Barbara Broccoli m’a demandé de couper 50 millions de dollars et de rester en dessous de 200 millions. Mais comment y arriver dans un délai si court, les dates de sortie mondiale étaient fixées avant même que le scénario ne soit bouclé? De là, vous rabotez au maximum tout en protégeant la vision de départ. Mais c’est toujours pareil sur un film: vous êtes responsable de l’argent qu’on vous donne.
– Y a-t-il des scènes sur lesquelles vous avez été intraitable?
– Toute la séquence à Sienne… J’ai refusé de négocier, j’ai dû me battre pour l’imposer, jongler avec les artifices pour la rendre moins chère. Mais j’adore trop ce concept de montages croisés, ça raconte l’histoire en biais, en provoquant des chocs d’images qui poussent la narration plus loin.
– Revenons au monde réel. Qui espérez-vous voir président des Etats-Unis ce mercredi matin?
– (Rire.) Il ne peut y en avoir qu’un. Sinon, c’est la catastrophe! J’espère qu’Obama prendra la mesure du chaos actuel, pas seulement économique mais aussi éducatif. Tant de secteurs sont à recréer à la base. Voyez comment les Etats-Unis ont aidé La Nouvelle-Orléans après Katrina. Ce n’était pas une action digne d’une grande puissance du monde mais d’un pays du tiers-monde!
– Souhaiteriez-vous prendre la nationalité américaine?
– J’ai un passeport américain. Et un passeport suisse aussi…
Vingt et unième James Bond officiel, Casino Royale (2006) s’avérait aussi le premier dans l’ordre chronologique des romans de Ian Fleming. En renouant avec l’esprit de l’écrivain, Martin Campbell racontait comment James Bond était devenu un double 0, se retrouvait trahi tout en perdant Vesper, l’amour de sa vie. Quantum of Solace se veut la suite en ligne directe. Logique donc qu’il soit dépourvu de glamour, que Q et Moneypenny n’apparaissent pas sur l’écran, que Felix Leiter ne soit encore qu’un insignifiant agent de la CIA. A partir de là, Marc Forster met en scène un Bond enragé, implacable et intenable. Son enquête sur la mort de Vesper l’amène à croiser Dominic Greene, un homme d’affaires qui excelle dans l’art de la manipulation, y compris lorsqu’il faut mouiller la CIA en Bolivie. Avec cet opus raccourci, nerveux, ne s’appesantissant jamais sur des explications superflues – il faut suivre! –, Marc Forster ne pouvait qu’alimenter les discussions entre ceux qui adorent et ceux qui abhorrent. Reste l’essentiel. Daniel Craig dégage une animalité et une énergie rarement vues au cinéma. D’autre part, les deux scènes qui superposent les images de Bond aux prises avec des méchants et des événements culturels (la course de chevaux du Palio delle Contrade, à Sienne, et une scène dramatique de La Tosca présentée à Bregenz) sont parrainées par le souvenir de Coppola. Mission accomplie en mode mineur. BERNARD CHAPPUIS
De Marc Forster. Durée: 106’.
Age: 12 ans. Lausanne, Aigle, Aubonne, Cossonay-Ville, Leysin, Monthey, Montreux, Morges, Nyon, Orbe, Payerne, Vevey, Yverdon-Les-Bains.
Cote du film: VV
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