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Eveline Widmer-Schlumpf s’attaque au salaire des patrons

CRISE FINANCIÈRE | La ministre de la Justice veut donner plus de pouvoir aux actionnaires en matière de rémunération. Elle a le Conseil fédéral et l’opinion derrière elle. Même la droite appelle à serrer la vis!

© KEYSTONE | Eveline Widmer-Schlumpf passe à l’acte. La ministre grisonne de la Justice veut, notamment, que les actionnaires aient leur mot à dire en matière de fixation des revenus du conseil d’administration et des cadres supérieurs. Dorénavant, elle n’est plus seule à mettre la pression sur les grands patrons, puisqu’elle est appuyée par le Conseil fédéral.

ROMAIN CLIVAZ BERNE | 20.10.2008 | 00:03

«Il faut plus de morale dans le système financier.» Après les paroles lâchées jeudi en marge de la présentation du plan de sauvetage d’UBS, la conseillère Eveline Widmer-Schlumpf va passer aux actes. Dans la Sonntagszeitung d’hier, la ministre de la Justice annonce la couleur des réformes à venir: elle veut que les actionnaires aient leur mot à dire dans la fixation des revenus du conseil d’administration et des cadres supérieurs. Au sein des organes dirigeants, la Grisonne propose aussi de fixer une fourchette entre le plus haut et le plus bas revenu.

«Ebranlée.» C’est le qualificatif utilisé par ailleurs vendredi soir à l’émission de la TV alémanique Arena par Eveline Widmer-Schlumpf pour commenter les propos de Peter Kurer. La veille, le président d’UBS n’excluait pas que des bonus de plusieurs millions de francs soient à nouveau versés à l’avenir. Face au courroux de la ministre, Peter Kurer a dû faire amende honorable. Evoquant un «malentendu», il a assuré que le versement de bonus n’était pas d’actualité à UBS, ni pour lui ni pour les autres dirigeants, et ce tant que la banque n’irait pas mieux.

Le Conseil fédéral a posé ses conditions

Sans doute Peter Kurer a-t-il senti le vent du boulet. Car Eveline Widmer-Schlumpf n’est pas seule à mettre désormais la pression sur les grands patrons. Que le président du Parti socialiste suisse, Christian Levrat, réclame la restitution des bonus touchés par Marcel Ospel et les ex-dirigeants d’UBS, rien de surprenant. Mais la colère gronde jusqu’au sein du Conseil fédéral.

D’ailleurs, le gouvernement a assorti son plan de sauvetage de conditions liées aux bonus et aux indemnités de départ. Samedi, Micheline Calmy-Rey a enfoncé le clou en appelant à ce que le système des bonus soit mieux surveillé. «Bien sûr qu’il faut agir», tonne ce haut responsable d’un autre département, en mains bourgeoises celui-là. «Des abus inacceptables ont été commis, et si on laisse ce sentiment d’injustice se répandre dans la population, nous allons avoir un vrai problème de conduite de l’Etat. Comment, d’un côté, affirmer que certaines réformes de l’Etat social sont nécessaires, et, de l’autre, laisser se développer de telles pratiques salariales?»
Reste à trouver le moyen de stopper la surenchère des salaires des managers. Le président de la

Commission fédérale des banques, Eugen Haltiner, a son idée: il évoque, dans la NZZ am Sonntag, un système de bonus-malus. En clair, les primes des bonnes années seraient réduites, voire supprimées, en cas de mauvais résultats.

Des règles plus strictes, même les partis bourgeois en réclament aujourd’hui. L’UDC Jean-François Rime estime «qu’on a dépassé toutes les limites», et avoue ne plus croire en l’autorégulation de l’économie. Analyse partagée par de nombreux parlementaires radicaux ou PDC. Pour le conseiller aux Etats Filippo Lombardi (PDC/TI), «on pourrait élaborer une clause de rétrocession. Si dans les cinq ans on voit que la stratégie a été mauvaise, on pourrait exiger un remboursement des bonus.»

La pression d’une initiative

Ce revirement est-il le fruit du hasard? Certainement pas. En février dernier était déposée l’initiative populaire «contre les rémunérations abusives». Lancée par Thomas Minder, un patron de PME alémanique, elle prévoit, entre autres, de renforcer les compétences des actionnaires en matière de rémunérations de la direction. Quant aux indemnités de départ, elles seraient interdites. Dans le climat actuel, Jean-François Rime est convaincu que le texte serait «accepté à 85%». La date de la votation n’a pas encore été fixée. Mais le vent lui est favorable. La preuve: selon un sondage de la Sonntagszeitung , si 47% des personnes interrogées approuvent le plan de sauvetage du Conseil fédéral, elles sont 79% à estimer que la Confédération devrait fixer une limite supérieure de 5 millions de francs au salaire des managers.

Pour contrer cette initiative, la droite compte sur la révision en cours du droit des sociétés. Révision jugée toutefois «insuffisante» par le conseiller aux Etats socialiste Alain Berset.



 Le PS en veut plus

«Des actions, pas des chiffons: une véritable contrepartie pour la Confédération.» Tel est le mot d’ordre du PS, qui présente aujourd’hui son contre-projet au plan de sauvetage d’UBS du Conseil fédéral. Le PS envisage un plan alternatif «où la Confédération aurait son mot à dire sur UBS et son management», selon les propos du sénateur Alain Berset (FR). La Confédération se comporterait ainsi en véritable actionnaire.

Si ce plan alternatif ne trouve pas de majorité, les socialistes exigeront des améliorations minimales du projet gouvernemental, comme le remboursement des bonus des anciens dirigeants ou la limitation des salaires à 1 million de francs par année. La Confédération sera également priée d’engager des actions en responsabilité contre les anciens dirigeants d’UBS.

R. CZ



Editorial de Serge Gumy, chef de la rubrique Suisse

L’Etat doit fixer les règles, pas les salaires des patrons

La scène est éloquente. Président d’UBS, Peter Kurer fait une apparition pitoyable devant les caméras, mal coiffé, en tenue relâchée de week-end. Il avait osé dire que les bonus des banquiers pourraient à nouveau dépasser 10 millions cette année, malgré le plan de sauvetage
de 68 milliards lancé par la Confédération pour éviter l’asphyxie à UBS. Dans l’urgence, Peter Kurer a dû présenter ses excuses. Il n’avait manifestement pas compris que les temps ont changé.
Les as de la grande finance peuvent en effet ravaler leur arrogance. Désormais, c’est sûr, l’Etat va s’occuper d’eux. Il n’y a pas que la gauche qui réclame ce retour de flamme interventionniste. D’éminentes figures de droite, la conseillère fédérale Eveline Widmer-Schlumpf en tête, sont elles aussi d’avis qu’il faut remettre de l’ordre dans la rémunération des grands patrons. Le système actuel attise en effet la cupidité des dirigeants, prêts à prendre tous les risques pour augmenter leurs bonus. Surtout si c’est avec l’argent des autres – en l’occurrence, des actionnaires – qu’ils jouent au casino. Le pire est qu’ils n’ont pas à payer le prix de leurs éventuels échecs, certains qu’ils sont de «sauter» avec un parachute doré.

Il est temps que la Confédération mette un terme à ces pratiques scandaleuses. Après avoir mis 68 milliards sur la table pour UBS, elle y est légitimée. Que les politiques se gardent cependant de tout populisme. Certes, avec Marcel Ospel et sa clique, ils ont trouvé de magnifiques têtes de Turc. L’Etat ne doit pas pour autant se mêler de la politique de rémunération des entreprises. Son rôle d’arbitre consiste à fixer non pas les salaires des patrons, mais les règles du jeu.

Dans cette perspective, Berne doit muscler au plus vite le pouvoir des actionnaires. A eux ensuite, les véritables propriétaires des sociétés anonymes, de dicter leur loi aux dirigeants. Et de dire combien d’argent ils méritent au vu des résultats obtenus. Plutôt qu’un plafonnement démagogique des salaires qui serait rapidement contourné, ce renforcement des actionnaires constituerait une véritable victoire de la démocratie. Un coup d’Etat dans la jungle de l’économie.




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