Fâchés, les Roumains volent dans les plumes de l’UDC
COLÈRE | En Roumanie, l’affiche des corbeaux dégoûte certains citoyens, qui se sentent assimilés à des charognards. Réactions particulièrement désabusées chez les Roms, souvent comparés aux oiseaux noirs.
© PATRICK MARTIN | Ina Tosca, comédienne et journaliste roumaine, est choquée par l’affiche de l’UDC. Pour elle, la Suisse – où elle a séjourné six mois - ce n’est pas cela. Elle aimerait bien recevoir des excuses. BUCAREST, LE 19 JANVIER 2009
LAURENT GRABET / BUCAREST | 23.01.2009 | 00:02
Les moutons noirs l’avaient «gênée». Les corbeaux la «révoltent». Depuis qu’elle a aperçu à la télévision roumaine l’affiche de l’UDC prônant le non à l’extension de la libre circulation à la Roumanie, Ina Tosca est sous le choc. Comment le «pays de Dürrenmatt», dans lequel elle a séjourné six ans, a pu en arriver là ? se demande la comédienne et journaliste roumaine. Son impeccable français a l’accent de la colère. «C’est très dur pour moi ! Je suis heurtée par cette xénophobie. Nous ne sommes pas des corbeaux. Ce n’est pas ça la Suisse ! J’aimerais des excuses.» La quadragénaire en a eues, par téléphone, de la part de ses amis lausannois. Ça ne lui suffit pas.
La Suisse passe pour un pays raciste
Même s’il s’est fait remonter les bretelles par le gouvernement roumain, Livio Hürzeler, ambassadeur de Suisse à Bucarest, ne la consolera pas. «Ici, l’affiche montrant les Roumains comme des charognards venant piller la Suisse a été très mal prise. Les autorités comprennent que c’est le débat démocratique, mais estiment que ce débat va trop loin! La Suisse commence à avoir une réputation de pays raciste. Ces campagnes UDC font oublier que nous sommes une terre d’accueil», déplore-t-il.
De son côté, Markus Wirth, directeur de Holcim Roumanie et président de la Chambre de commerce Suisse-Roumanie, préfère manier l’euphémisme avant de se lâcher: «Cette campagne ne fait rien pour renforcer l’amitié entre nos deux peuples… Au-delà de ça, j’ai honte de la façon dont les Suisses voient et traitent les Roumains.»
Dans les rues de la capitale, révolte et indifférence alternent. Face à l’affiche qu’il découvre, un chauffeur de taxi hausse des épaules, puis lâche: «Ça se comprend, avec la mauvaise publicité que nous font les Roms de l’étranger!» Intriguée, une jeune passante pressée s’arrête, scrute le document au sigle de l’UDC, reste quelques secondes silencieuse et conclut: «C’est triste et révoltant, mais les Suisses ont aussi leurs corbeaux, et je sais que cette affiche ne représente qu’une petite partie de leur opinion publique.»
Dans l’imaginaire roumain, ce sont les Roms qui sont assimilés aux corbeaux. Beaucoup voient donc dans l’affiche une attaque frontale contre cette communauté. C’est le cas de Margareta Matache, directrice de Romani Criss, association qui lutte contre la discrimination dont est victime cette minorité représentant 10% de la population. «C’est normal qu’un parti extrémiste utilise de telles méthodes pour manipuler les gens et semer la violence. Mais cela m’étonne quand même de la part de votre pays.» Et la jeune femme de souligner son propos d’un regard noir.
Les Roms fatalistes
Trois cents kilomètres plus loin, à Serat, village perdu au milieu de nulle part. Devant la maisonnette en terre séchée ou s’entassent sa femme et ses quatre enfants, Florinel Baragan jauge l’affiche des «gadjos suisses» avec plus de fatalisme que de colère. «Il y a de la haine et de la discrimination là-dedans. Des corbeaux, c’est comme ça qu’on nous considère tous depuis notre naissance.»
«L’affiche ne vise aucun peuple»
Pour Claude-Alain Voiblet, coordinateur romand de la campagne de l’UDC, l’affiche des corbeaux atteint sa cible.
– Une fois de plus, votre affiche provoque un tollé. Les Romains jugent cette affiche xénophobe…
– Pas du tout. Cette affiche thématise le contenu de notre campagne. Mais elle ne vise aucun peuple en particulier. Elle symbolise pour nous les dangers de cette libre circulation et son extension.
– En Roumanie, certains considèrent les corbeaux comme une représentation du peuple rom. C’était votre intention ?
– Non. Je crois qu’il ne faut pas se tromper de public cible. Nous nous adressons aux électeurs suisses, pas aux Roumains.
– Mais s’il ne s’agit ni des Roumains (ou des Bulgares), et ni des Roms, qui sont ces corbeaux noirs ?
– Les corbeaux sont des oiseaux assez malins et assez sociables pour s’approcher de nos habitations. Mais ils viennent volontiers piquer dans l’écuelle du chien. A travers eux, nous parlons, d’une manière générale, des personnes qui pourraient profiter de la Suisse grâce à la libre circulation.
– Finalement, vous êtes satisfait. On parle encore de votre affiche. Elle a donc atteint son objectif…
– Complètement. Même sans texte, cette affiche est parfaitement compréhensible. Elle interpelle et incite les gens à s’intéresser à la campagne. C’était notre but.
CÉDRIC WAELTI
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