

«Je n’oublie rien. Ni les visages, ni les habits, ni les lieux, rien.» Pierre Simonet a 55 ans, dont trente-cinq passés à exercer le métier de ses rêves de gosse: conducteur de locomotive. On aurait tendance à l’oublier, dans la tête carrée et vitrée de ces longs serpents de fer qui traversent avec puissance les villes et les campagnes, il y a un homme, juste un homme avec ses yeux, son cœur, son grand savoir, sa fragilité. C’est le mécano.
Ce que le mécano Pierre n’oublie pas, ce sont les «accidents de personne». Une étrange expression, que les voyageurs ont beaucoup entendue ces derniers temps. La plupart du temps, elle veut dire suicide. Elle veut dire drame humain. Elle veut dire trafic arrêté. Pierre connaît bien cela. Devant son train, plusieurs fois, des gens de tout âge ont choisi d’en finir. «Ces drames sont de plus en plus fréquents, c’est sûr. Du temps de mon père, l’exception, c’était le mécano à qui cela arrivait. Mais, depuis une vingtaine d’années, c’est celui à qui ça n’est pas arrivé qui est l’exception. Le premier, pour moi, c’était il y a vingt-cinq ans, je n’oublie pas son visage; le dernier, c’était il y a quelques semaines. Mais je peux vous assurer qu’on ne s’habitue pas, on vit avec. Il y a la vision, le choc, l’état physique dans lequel on se retrouve, puis les choses essentielles à faire après, tout de suite, parce qu’il faut prendre soin des passagers, toujours, toujours. Enfin, il faut remettre de l’ordre dans les tiroirs de sa tête pour reprendre les commandes, tout de suite ou plus tard, tout seul ou pas tout seul. Parce que ce métier, je peux vous le dire, est le plus beau du monde.»
«On n’est pas fier»
Pierre est ferme, décidé: pas de sensationnel. Il ne donnera pas de détails. On le rassure, on n’est pas là pour ça, on est là pour savoir comment le petit humain qui conduit le grand train peut vivre et survivre en étant l’ultime témoin de l’ultime seconde d’une vie. «Quand cela vient d’arriver, on n’est pas fier, on tremble, on transpire, on a beaucoup de place dans son pantalon, on est minuscule. On a beau savoir que ce n’est pas notre faute, que c’est le choix de la personne, que c’est le train, on est quand même aux commandes et on n’a rien pu éviter, rien pu changer. On n’a pu que freiner et siffler, alors on n’est pas fier, non. Pour ma part, j’ai de la chance, je suis marié à une femme merveilleuse, je peux parler, elle m’écoute, elle est là. Grâce à elle, je n’ai pas besoin d’assistance psychologique. Car la parole, l’écoute, pour nous, c’est vital.» Pierre Simonet parle comme un homme qui sait ce qu’il fait et pourquoi il le fait: «On nous conseille de ne pas regarder, mais j’ai toujours voulu voir jusqu’au bout, debout dans ma locomotive, à siffler, à freiner de tout mon corps. Regarder, ça m’a aidé. C’est paradoxal, mais ainsi, je me suis rendu compte que la personne voulait ce qu’elle faisait, que ce n’était pas moi qu’elle regardait jusqu’au bout, mais la masse de fer qui arrivait. Si je n’avais pas regardé, j’aurais culpabilisé, je me serais toujours demandé si la personne le voulait vraiment, si elle n’avait pas tenté quelque chose au dernier moment. Ça me permet de conduire encore un train sans trop d’angoisse, même si je sais que ça arrivera encore.»
Freiner, siffler de tout son corps. Un jour, Pierre ne l’a pas fait en vain: «J’ai vu de loin un homme arrêter sa voiture près de la voie, en sortir. J’avais compris, on devine tout avec les années. Il a enjambé la barrière, est venu sur les rails. J’ai sifflé, freiné, freiné, freiné encore, le train s’est mis à 20 km/h, peut-être moins. J’étais debout dans la cabine. A deux mètres du train, il a changé d’avis, il est parti. J’étais heureux pour lui, mais aussi tremblant, aussi défait, aussi tétanisé, aussi terrorisé, aussi minuscule que si le choc avait eu lieu.»
«J’aurais aimé leur parler»
Pierre évoque ce que laissent tous ces drames dans son âme, dans sa tête: «Des cauchemars, bien sûr, des nuits troublées où l’on se réveille en sueur; et dans les jours qui suivent, quand on roule, tout est suspect au bord des voies: un arbre, un téléphone de voie, un poteau, tout ressemble à une personne qui prépare sa fin. Et au fil des années, ces souvenirs, ces visages ne s’en vont pas. Ils sont là.»
Pierre parle et on se dit que c’est impressionnant, un mécano. On ressent pour lui, pour les autres, une sorte de respect historique, indiscutable. Sans doute parce que le conducteur de loco est un personnage historique, indiscutable et précieux. Mais n’a-t-il pas songé à arrêter ce métier? Ces drames qui se répètent ne l’ont-ils pas usé, vaincu? «Non, même si j’ai eu un passage difficile quand il y avait vraiment trop. Mon amour du métier est plus fort que tout. Des collègues ont arrêté. Je les comprends, mais je me demande comment les jeunes – dans ce monde où la pression augmente sans cesse, isole et rend malade, où on demande de plus en plus aux humains – comment ils auront les forces pour résister, pour tenir le coup après ces drames qui marquent chacun de manière différente, avec ce point commun entre tous: on n’oublie pas.»
Pierre n’oublie pas, non. Et ces gens qui ont clos leur destin devant lui, il les rassemble en une phrase: «J’ai l’impression que toutes ces personnes, quand elles attendaient sur les rails, étaient déjà ailleurs, qu’elles n’étaient déjà plus dans ce monde.» Leur en veut-il de se servir ainsi de son métier et de lui infliger leur fin? «Non, non, je les plains, j’ai pour elles de la compassion, même si je préférerais bien sûr qu’elles aient choisi un autre moyen de s’en aller; j’aurais aimé pouvoir leur parler, je pense à ce que devait être leur vie pour qu’elles choisissent d’en finir ainsi, mais je ne cherche pas à savoir qui elles étaient, ni pourquoi elles en sont arrivées à cette extrême limite! Elles nous font réfléchir sur le monde actuel. Notre entreprise a pris de bonnes mesures à notre égard, nous sommes entourés, écoutés, pris en charge s’il le faut après ces drames. C’était nécessaire car ce métier est difficile, il exige d’être au top. Le mécano a de hautes responsabilités. Une erreur pouvant être dramatique, il faut que les employeurs en soient conscients et n’exigent pas trop d’heures, trop de kilomètres, de plus en plus de kilomètres…»
Il n’y a pas que les drames. Ce métier, ces kilomètres, Pierre veut aussi en dire et en redire la beauté, la grandeur: «J’aime avoir des centaines et des centaines de personnes derrière moi, les mener à bon port par tous les temps; j’aime les paysages d’hiver, rouler sur la neige, quand on ne voit plus les rails, qu’ils sont en velours, que le train ne fait pas de bruit, mettre ma tête à la fenêtre et regarder…»
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