«L’artiste a besoin d’un plan de guerre»

InterviewDieudonné Niangouna, homme de théâtre du Congo-Brazzaville, présente dès mardi soir «Nkenguegi», inspirée du «Radeau de la Méduse», à Vidy.

Le dramaturge Dieudonné Niangouna joue de nombreux prismes pour réfléchir l’actualité, fût-elle de la teinte la plus désespérée.

Le dramaturge Dieudonné Niangouna joue de nombreux prismes pour réfléchir l’actualité, fût-elle de la teinte la plus désespérée. Image: Patrick Martin

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Il a la vitalité du résistant, la force de celui qui n’envisage jamais de baisser la garde. Au moment de présenter sa nouvelle création, Nkenguegi, au Théâtre de Vidy, Dieudonné Niangouna poursuit une lutte conjuguant démarches artistique et politique. La parole haute, fougueuse, portant une appétence sans limites. Rien n’arrête l’homme de théâtre de Brazzaville, où il anime le Festival Mantsina sur scène depuis 2004 – quitte à briser les verrous de la salle quand sa manifestation est interdite par le pouvoir.

Mais le rayon d’action du Congolais ne se confine pas à son rôle d’opposant politique au président (à vie?) Denis Sassou-Nguesso, auquel il adressait l’an dernier une lettre ouverte aussi virulente que poétique, ce qui lui valait de devenir indésirable dans son propre pays. Par son travail d’auteur, de metteur en scène, d’acteur, cet infatigable activiste tisse aussi de nombreuses passerelles sur le monde, démontrant que la voie du dialogue, de la coopération, demeure le meilleur remède contre le repli, la violence et les réflexes racistes dans les rapports tendus entre Nord et Sud.

Nkenguegi ne fait pas exception. Cette pièce qui clôt une trilogie tire son nom d’une plante équatoriale aux feuilles coupantes, servant à délimiter des enclos à bestiaux. Le dedans, le dehors. La protection, le danger. Dieudonné Niangouna brasse large sur son plateau voyageur, défiant les frontières et les distances entre l’Europe et l’Afrique, avec, au milieu, cette Méditerranée de brûlante actualité qu’il évoque au travers de la célèbre toile de Géricault Le radeau de La Méduse. Du fleuve Congo au XVIe arrondissement de Paris, de l’enfant qui garde un désert à l’homme qui n’a jamais été aimé et veut se suicider, le dramaturge propose dès ce soir à la salle Charles Apothéloz une nouvelle fresque luxuriante des problèmes du monde.

Avec Nkenguegi, vous activez un complexe réseau de métaphores…
Je préfère parler de correspondances. Il y a un danger à fuir la complexité dans l’écriture théâtrale en raison du vertige, social, politique, économique, qu’elle suscite. Un naufragé de Lampedusa, une personne noyée, évoque tellement de choses. En même temps, montrer une seule personne n’est pas si intéressant car beaucoup d’autres continuent à mourir. Elle ne doit pas nous empêcher de parler de beaucoup d’autres choses qui lui sont liées: les générations sacrifiées, les dictatures, la liberté d’expression mise à mal et comment ces aspects se retrouvent en circulation. Il s’agit donc de correspondances entre réalités parfois éloignées, mais qui sont les effets d’une même crise.

Vous semblez d’ailleurs affectionner la notion de puzzle?
J’adore. C’est l’animal éclaté à la mesure de la déchirure du tissu social, politique. De ces bouts éparpillés apparaît une image: le lion, la guêpe… Après analyse, il subsiste une chose. Les pans réunis forment un seul problème. L’Afrique n’est pas ce territoire entouré d’un océan. Il est plus intéressant de le concevoir comme la somme des intérêts de Bouygues et de Bolloré, de la Françafrique et de Sassou.

Parmi toutes ces pièces, il y a aussi la figure de l’auteur. Vous?
Le poète accouche de lui-même. Il met au monde une partition qui puise dans son soi, mais pour arriver à autre chose: au théâtre, l’acte de parler, d’agir. L’auteur est mangé par les comédiens et par les spectateurs. Ça se bouffe ou alors on ne le fait pas. Le public est venu parce qu’il a faim, quelque chose à gagner dans cet holocauste qui n’est pas sans rappeler le corps du Christ distribué à l’église.

Une autre pièce du puzzle est Le radeau de La Méduse de Géricault?
Il y a dans ce tableau la France et le Sénégal, l’Afrique et l’Europe, la colonisation. Ce bateau est éminemment politique. Et dans toute expédition, il y a un aller et un retour. Un dicton dit: «Tu peux lâcher la perdrix de l’enclos, le soir elle reviendra.»

En travaillant aussi en Europe, vous considérez-vous comme déraciné?
Non, j’ai des racines! Ma compagnie est basée à Brazzaville, où je répète la plupart de mes pièces, même si j’y suis interdit de séjour. Si je suis installé en Europe, je n’ai pas pour autant fui mon pays. Mes vingt ans de relations Nord-Sud m’ont nourri, je travaille avec des équipes mixtes. En France, je ne suis pas dépossédé, je partage ma façon de faire, un autre regard. Je développe une pensée «entre les eaux».

Quel théâtre inventez-vous?
Quand nous aurons enfin échappé aux clichés – tant ceux de l’identité africaine que de l’anticolonialisme –, il sera question de «théâtre d’expression française». Je fais partie d’une génération qui en a marre des catégorisations. Il faut inventer sa proposition: une fois qu’elle est prononcée, tu rentres dans le rêve de quelqu’un d’autre, tu es pensé. Il ne faut pas se laisser conditionner. Construis ta jeep et roule dans la savane! Je dis toujours à mes acteurs: ne faites pas DU théâtre, mais faites et ce sera du théâtre!

Devez-vous souvent affronter l’intimidation?
C’est toujours au menu! Mon festival est interdit, mais je le fais quand même. Foutez-moi en prison mais vous n’avez aucun droit à interdire le plus beau geste qui soit: l’art. On me fait des complications, avec les visas, c’est même bon signe: le coup a touché. Le talent ne suffit pas, le courage et l’intelligence des idées non plus. Il faut aussi un plan de guerre, monter une armada avec ses alliés. Quand le directeur de Vidy assiste à mon festival de Brazzaville, le pouvoir a peur d’un incident diplomatique avec la France. Il faut être plus malin que la situation, disait ma grand-mère. Ou alors tu seras le jouet de la fortune, comme l’écrivait Shakespeare. (24 heures)

Créé: 01.11.2016, 08h39

La pièce

Lausanne, Théâtre de Vidy
Du ma 1er au sa 5 novembre.
Rens.: 021 619 45 45
www.vidy.ch

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