Matteo Gonet ensorcelle le verre

Art verrierDans son atelier bâlois, l’artisan met son savoir-faire au service des artistes, designers et architectes, mais aussi d’œuvres personnelles à découvrir à Lausanne.

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Une immense grappe de ballons plonge jusqu’à cette fin de semaine, tête en bas, au milieu de la Galerie Mobilab à Lausanne. Les ovales formant ce lustre insolite et poétique ne sont pas en plastique mais en opaline. Ils ont été soufflés à l’ancienne par Matteo Gonet. A côté, d’énormes billes de verre de plus de dix kilos sont réparties sur du sable. Ces œuvres poétiques et insolites, le souffleur, qui a grandi à Lausanne et au Tessin, les fait naître dans son atelier de la banlieue industrielle de Bâle, où sa société Glassworks partage une haute et lumineuse halle avec une fonderie d’art.

Dans la partie dévolue au travail du verre, des fours de fusion tournent en permanence. Lors de notre visite, deux des huit collaborateurs de la société, Julie Franca et Samuel Clémençon, s’activaient près des foyers. Lui en T-shirt, elle dans un débardeur laissant apparaître des bras fins mais tout en muscles, chacun plonge le matériau dans la gueule des engins qui chauffent à plus de 1000 °C puis le retirent avec une canne, le tournent délicatement pour former des sphères, s’arrêtant par moments pour souffler le verre. «Nous travaillons artisanalement, entièrement à la main, sans moule», précise Matteo Gonet. Et sans gants, même pour le polissage. Les mains nues sont indispensables pour la précision des gestes.

«Il faut pratiquer régulièrement pour ne pas perdre la justesse des gestes, car il y a un rapport au mouvement et à la chaleur très précis»

Matteo Gonet aussi retrouve tous les jours la canne du verrier. «C’est comme un instrument de musique, il faut pratiquer régulièrement pour ne pas perdre la justesse des gestes, car il y a un rapport au mouvement et à la chaleur très précis.» Et le fait qu’il souffle depuis plus de vingt ans n’y change rien. A l’âge où beaucoup d’ados n’ont qu’une très vague idée de leur avenir professionnel, lui savait qu’il voulait travailler le verre. Après s’être ennuyé à l’internat de Champittet, il part à 15 ans pour l’Ecole du verre de Zwiesel, en Bavière. Suivent des formations à travers toute l’Europe, de Londres à Murano en passant par la République tchèque, pour finir par se poser dans la ville frontière d’où vient sa femme.

Une semaine pour refroidir

Ouvert en 2004, son atelier conduit aujourd’hui une trentaine de projets en parallèle, pour occuper au maximum fours et appareils de refroidissement. Car les pièces doivent perdre des degrés lentement. Le maître des lieux montre des cylindres bleus au sommet arrondi réalisés pour l’artiste belge Fabrice Samyn. Dans chacun, le dégradé de couleur prend place à une hauteur différente: «Le processus pour arriver à ce résultat est extrêmement complexe, et le refroidissement dure une semaine.»

L’équipe travaille aussi bien pour des architectes, des artistes que des designers. En Suisse romande, Matteo Gonet collabore beaucoup avec l’ECAL et plusieurs de ses anciens étudiants, bien que lui-même n’y ait jamais suivi de cours. La connexion s’est faite par les frères Bouroullec, rencontrés à Marseille alors qu’ils n’étaient pas connus et que lui accomplissait ses jeunes années d’apprentissage à travers l’Europe. A Bâle, il travaille avec divers bureaux d’architectes. Ce qui lui a valu de réaliser le toit du Credit Suisse Bel-Air à Genève ou la mosaïque en verre pour le palace Waldhaus à Sils Maria.

80% des pièces pour l’étranger

Les liens avec la France sont aussi très forts, tant avec les artistes qu’avec les designers. Pour le plasticien Jean-Michel Othoniel, l’artisan et son équipe ont notamment façonné les perles de ses scupltures-fontaines de Versailles. L’atelier a aussi en permanence des commandes en cours pour le designer Mathieu Lehanneur. Ses lustres, notamment, plaisent beaucoup en Amérique du Nord et se retrouvent dans des casinos de Las Vegas. D’ailleurs, 80% des pièces qui sortent de Glassworks partent à l’étranger.

Pour son fondateur, tout est une histoire de relations personnelles. «Je suis très proche de mes clients, la plupart le sont depuis dix ans.» En plus de travailler pour les autres, Matteo Gonet souhaite mettre un peu plus l’accent sur des travaux personnels. Mais lorsqu’il évoque les mécanismes de cette création, les mots se font discrets: «Je sais quel cheminement précède mes œuvres, mais je n’aime pas forcément en parler. C’est quelque chose d’assez intime. Et je préfère laisser le regard libre. J’aime l’idée que les objets vivent par eux-mêmes. Dans le verre, il y a cette tradition de donner de l’émotion sans discours artistique.»

Il avoue d’ailleurs trouver que «le questionnement technique est plus reposant. Il s’agit d’un travail plus concret.» Même si, très souvent, lorsqu’on vient le voir pour un projet, il ne sait pas comment il va le réaliser. Un des défis qu’il aime. «Ça fait plus de vingt ans que je travaille le verre, et j’ai encore largement de quoi apprendre, de quoi m’amuser une trentaine d’années.» (24 heures)

Créé: 08.02.2016, 21h15

Ses travaux personnels

Des œuvres fortes et fragiles à la fois

Depuis qu’il a ouvert son atelier, en 2004, Matteo Gonet a livré peu de créations personnelles: «Je n’ai pas eu le sentiment de rater quelque chose, j’étais occupé à d’autres types de créativité.» Aujourd’hui, il souhaite développer ce volet. Une volonté matérialisée par les pièces présentées à la Galerie Mobilab. L’idée de sa série «Balloons» est née d’une photo de presse prise en Afghanistan représentant un vendeur perdu sous sa grappe de ballons. L’œuvre dit la légèreté, l’enfance et l’espoir, mais pas seulement. «Malgré son esthétique pop art, elle n’est pas si légère, c’est pour ça que mes ballons ont la tête en bas et que certains sont un peu dégonflés», relève le créateur. Quant aux sphères massives de «Kosmosphærae», imaginées par les designers Valérie Jacquemet et Jodoc Elmiger, et réalisées par Matteo Gonet, elles convoquent immédiatement les souvenirs d’enfance, avec toutefois un décalage. Comme si ces billes de verre avaient grandi avec nous. Et leur simplicité apparente ne dit rien du défi technique pour l’artisan verrier, notamment pour placer la pâte de verre colorée dans le ventre des billes…

Lausanne, Galerie Mobilab
Jusqu’au sa 13 février
www.mobilabgallery.ch

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