Bientôt à Vidy, Vincent Macaigne saisi en plein vol et plein doute

ThéâtreLe comédien et metteur en scène présente «En Manque» dès mardi. «Peut-être qu’il faut que j’arrête de faire du théâtre»

Le metteur en scène et comédien Vincent Macaigne peste volontiers contre l’«ère du compromis», c’est-à-dire notre époque.

Le metteur en scène et comédien Vincent Macaigne peste volontiers contre l’«ère du compromis», c’est-à-dire notre époque. Image: ODILE MEYLAN

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Le feu couve toujours sous les cendres. Mais l’asphyxie guette. Vincent Macaigne ne cache pas une certaine lassitude que les cafés d’un bistrot lausannois ne parviendront pas tout à fait à dissiper. Le public de Vidy avait découvert le comédien et metteur en scène en 2014 avec «Idiot! parce que nous aurions dû nous aimer», pièce qui ouvrait la programmation de Vincent Baudriller. Une adaptation de Dostoïevski excessive, provocante et vociférante qui avait marqué les esprits, voire effrayé une partie du public…

Aujourd’hui, le Français est de retour avec «En Manque», qui aurait pu être une reprise du «Manque» de Sarah Kane, qu’il avait déjà mis en scène en 2004. «Non, c’est un texte que j’écris, il y aura de l’improvisation et, finalement, plus de Thomas Bernhard que de Sarah Kane dont je n’ai gardé que deux phrases.» Rencontré deux semaines avant la première, saisi en pleine création, Vincent Macaigne ne rechigne pas à donner un aperçu de ce qui attend le public. «Je peux raconter l’histoire, cela ne me fera pas de mal puisque je suis en train de l’écrire et c’est encore un peu flou. Il s’agit d’une bande de jeunes qui passent à tabac la présidente d’une fondation d’art qui aurait acheté tout l’art d’Europe et tout défiscalisé. Ils restent enfermés et le spectacle bascule dans quelque chose de plus intérieur, lancinant, qui a trait à une mélancolie européenne.»

Le parking de la scène

S’il conçoit cette nouvelle création dans des délais extrêmement courts – «tout se fait en trois semaines» – avec des acteurs et des techniciens qu’il connaît mal, ce n’est pas l’urgence ou l’instabilité de la situation qui le fait soupirer. «A mes débuts, j’ai monté avec des potes des pièces sur des parkings, à la sauvage. Pour y arriver, nous bossions jour et nuit. Aujourd’hui, la moindre heure sup’ d’un technicien – catégorie professionnelle bien mieux protégé syndicalement que les acteurs – doit être payée. C’est normal, mais cela m’enlève une part de rêve.»

Voir ses habitudes bousculées ne déplaît pourtant pas à ce metteur en scène qui aime «surfer sur la vague». Au fil des ans, il a acquis du métier et sait qu’il peut se lancer dans l’inconnu avec, pour seul risque de finir encore un peu plus décoiffé qu’à l’accoutumée – à défaut de subir un nouvel infarctus, comme en 2009.

«Aujourd'hui, c'est l’ère du compromis généralisé et sacralisé. Le cancer de la culture, mais personne ne le dit.»

Mais le malaise est plus profond. Actuellement, Vincent Macaigne n’a aucun souci à se faire pour sa carrière. Coqueluche d’une nouvelle vague de cinéastes français qui l’enrôlent à tour de bras, il peut aussi compter sur des financements pour ses projets plus importants. «Cela n’a jamais été aussi facile pour moi de produire un spectacle, mais le cadre du système théâtral me pose un problème. J’aime créer comme l’on ferait survenir un accident, sur les débris de la comète. Quelque chose que l’on ne peut pas forcément comprendre au moment où cela se passe… Pensez à Pasolini ou à Fassbinder! Mais tout va contre cette approche aujourd’hui: il faut se réduire, être vite compris. C’est l’ère du compromis généralisé et sacralisé. Le cancer de la culture, mais personne ne le dit. Et c’est encore pire au cinéma: on fait du dernier film de Verhoeven, «Elle», un film d’auteur, mais cela relève de la confusion…»

L’inactualité de l’intransigeance va de pair avec l’inertie politique. «C’est une évidence.» L’horizon est bouché et le peuple est crispé. «Peut-être qu’il faut que j’arrête de faire du théâtre», lâche-t-il à un moment. On peine à le croire et il admet que le théâtre demeure un lieu de résistance privilégié, même s’il estime que l’art contemporain va plus loin. «Mais personne ne le voit, donc en termes d’impact, c’est nul. Dans ce rapport, le théâtre se porte mieux. « Idiot!» a tout de même été vu par 70'000 personnes.» Le combat n’est pas encore tout à fait mort et Vincent Macaigne salue au passage le courage d’un directeur de Vidy qui porte une vision forte de l’art.

«Dans le cinéma, il est presque impossible de trouver un producteur qui ne choisira pas de faire moins bien et moins cher plutôt que mieux et plus cher.» La solution, il ne la tient pas encore, mais elle sera peut-être sur scène, la semaine prochaine. «Pas forcément. Je devrais peut-être me lancer dans le jeu vidéo. Jeune, tu veux faire partie du monde. Tu vieillis et tu te poses la question du monde. Je me pose beaucoup de questions, mais je n’ai pas de réponses. La bataille me semble déjà perdue.» Les braises sont chaudes, il faut souffler. (24 heures)

Créé: 10.12.2016, 21h03

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En dates

1978 Naissance à Paris, le 19 octobre.
1999 Entre au Conservatoire national supérieur d’art dramatique de Paris.
2001 Joue dans le film «La répétition» de Catherine Corsini.
2004 Met en scène «Manque» de Sarah Kane.
2006 Comédien dans «Atteintes à sa vie» de Martin Crimp, mise en scène de Jouanneau.
2009 Met en scène «Idiot!» d’après Dostoïevski, spectacle repris en 2014.
2015 Joue dans «Les deux amis» de Louis Garrel.

Sa pièce

Lausanne, Théâtre de Vidy
Du ma 13 au me 21 décembre
Rens.: 021 619 45 45
www.vidy.ch

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