«Quelle différence entre un génie et un frappadingue?»

RécitCaché dans ses ateliers valaisans, Marcel Bétrisey invente en ermite autodidacte. Ses hallucinantes horloges à billes ont fait «tilt» jusqu’à Hollywood, mais il s’en fiche.

Marcel Bétrisey invente dans son atelier, sous les toits de la vieille ville de Sion.

Marcel Bétrisey invente dans son atelier, sous les toits de la vieille ville de Sion. Image: Chantal Dervey

Signaler une erreur

Vous voulez communiquer un renseignement ou vous avez repéré une erreur?

Il a fallu à Marcel Bétrisey trois ans et un mois pour faire le tour du monde en auto-stop. Faire le tour de lui-même, en revanche, est un voyage qu’il n’est pas près de boucler, quand bien même le bonhomme n’est pas très épais. Mais il a le temps. D’abord parce qu’il se fiche de son âge, qu’il évalue à 56 ans après quelques calculs. Ensuite parce que les heures sont pour lui d’une relativité absolue, à force de fixer des aiguilles et de serrer des rouages. Ce matin-là, il a mis la dernière main à une commande du Musée de Bagnes, en Valais: une pendule à quatre cadrans dont le premier achève sa rotation en 120 ans. «L’âge de la vie, celle de Jeanne Calment, précise-t-il sans broncher. Le second cadran tourne en 20 minutes, le temps de la récré. Un autre est le temps des vacances: sa durée est aléatoire, selon qu’il passe vite ou lentement. Le dernier égrène les 24 heures de la journée.» Alors que l’on admire l’ouvrage (exposé au Châble jusqu’en mars), Marcel Bétrisey précise tout de même: «Le temps, je m’en fiche un peu, je ne suis pas horloger. Mais j’aime m’amuser.»

«Ils sont restés un mois pour un sujet de 15 minutes qui ratait l’essentiel. Du TF1, quoi!»

A l’écouter, Marcel n’est pas grand-chose. Il s’étonnerait presque qu’on s’intéresse à lui et garde un mauvais souvenir de l’équipe dépêchée à l’époque par Claire Chazal. «Ils sont restés un mois pour un sujet de 15 minutes qui ratait l’essentiel. Du TF1, quoi!» Mais TF1 quand même. Sa volonté de discrétion n’a pas résisté à son talent. Et la notoriété de ses objets abracadabrantesques a franchi les frontières, bien au-delà des pavés du Grand-Pont sédunois, où le tout juste remercié de son entreprise de téléphonie avait ouvert un atelier de réparation, en 1992, pour s’occuper en attendant de retrouver du boulot.

«A l’origine, tout est parti d’un malentendu. Une dame du quartier possédait une platine vinyle défectueuse. Je la lui répare, elle revient le lendemain en me disant que ça ne marche toujours pas. Elle avait posé un CD sur la platine! Au-delà du gag, ça m’a donné l’idée de fabriquer un tourne-disque qui, justement, lirait les compact discs grâce à une diode laser placée dans le bras. Je voulais juste essayer, voir si c’était possible. Par la suite, j’ai souvent fonctionné comme ça, en prenant en auto-stop les idées des autres, surtout les plus bizarres.»

Au mange-disque succèdent une machine à coudre, un hublot, un scaphandre, une trompette baryton, tous bidouillés par Marcel pour lire un CD! «La plupart traînent dans mes ateliers, ça n’a pas vocation à être vendu. Avant tout, je veux comprendre comment ça marche. J’essaie d’aller vers le plus simple, toujours. Si la réalisation de ma pièce s’avère compliquée, c’est que j’ai raté quelque chose.»

Des horloges à la beauté brute

Avant de transformer des machines à écrire en lecteurs CD, le Géo Trouvetou valaisan avait épanché son besoin de bricolage dans une première horloge à billes. Sa complexité singulière (n’en déplaise à Marcel) et sa beauté brute allaient entraîner une longue série de pendules et, de bouche à oreille, faire sa réputation. «J’avais l’idée de faire tomber une bille par seconde. La précision était calculée avec un peu d’électronique. Ensuite, j’ai réussi à créer une horloge à billes strictement mécanique, ça m’a demandé une année et demie de boulot.» Il s’attellera plus tard à des pendules radiométriques et à des pendules de Foucault, monstres mécaniques dont l’oscillation permet de prouver la rotation de la Terre et qu’il réussit à miniaturiser. Une passion pour les ordinateurs a complété ce besoin de farfouiller — entre ses ateliers de Sion et de Savièse, une trentaine de bécanes tournent en permanence avec des fonctions précises, et il donne à Sierre des cours «d’hygiène informatique».

Cerveau en négatif

«Je n’ai jamais étudié en dehors de mon apprentissage d’électricien. Mon cerveau fonctionne en négatif: le problème doit être simplifié pour devenir compréhensible. Une fois que je ne dois plus rien enlever, je peux bosser. C’est comme la chanson Voodoo Child, de Jimi Hendrix, ça a l’air compliqué mais, au fond, c’est d’une simplicité universelle.» Pour les questions trop techniques, le Valaisan peut compter sur l’Américain Bob Holmström, ancien cadre supérieur de la firme de microprocesseurs Intel et multimillionnaire à la retraite. «Il a appris mon existence quand j’ai commandé en Californie un appareil qui calcule la précision d’un balancier au millionième de seconde. Il ne comprenait pas l’un de mes pendules sur mon site, alors il m’a contacté. Quand j’ai un problème, je le lui écris en mots et il le résout en chiffres depuis l’Oregon. On est devenus amis, il est venu deux fois à Savièse. Il s’est fait bouffer son agenda par le chat.»

Autre preuve que les pendules de Marcel tiquent loin: la compagnie de cinéma New Line (Le seigneur des anneaux) l’a approché pour construire les horloges à billes qu’Anthony Hopkins manipule dans le thriller La faille. «Beaucoup de discussions pour mégoter au final sur ma présence sur le plateau, afin de régler les pendules. J’ai refusé.» Et de préciser: «Ce qui me fait vivre, ce sont des prototypes et des mandats. Ce que je montre sur mon site, ça épate, mais c’est le plus banal. C’est de l’hygiène.» Ses clients sont aussi bien de grosses sociétés comme Canal 9 ou le spectacle d’été Sion Lumières que des PPE en quête d’une idée. «J’ai créé une machine à emballer les saucisses pour un boucher, ou un capteur pour repérer les bouteilles mal bouchonnées sur une chaîne de montage. Je n’ai jamais fait deux fois le même boulot», promet l’amateur d’art brut qui se méfie des artistes proclamés. «Quelle différence entre un génie et un frappadingue?»

Jeunesse hippie

A Savièse, Marcel programme ses ordinateurs, retape des poulaillers, bricole des panneaux solaires stockant l’énergie d’une année de consommation ou construit la maison qu’il habite avec sa femme et ses deux enfants, Loris et Claude. «Caroline est aussi dans l’électronique. On fait bonbonne commune mais chalumeaux séparés!» Il vit bien de ses mandats mais évoque avec bonheur sa «pauvreté» passée quand, jeune hippie, cheveux aux fesses et pouce levé, il rejoignait l’Afrique du Sud et la Chine en auto-stop. «J’ai traversé quatre fois le Sahara avec un petit sac et un passeport, c’est tout. En 1992, j’ai tenté de rejoindre le Niger à moto. J’avais une date de retour, ça a tout gâché. J’ai arrêté. Bricoler, clairement, ça a remplacé les voyages.»

Marcel Bétrisey sera le sujet de l’émission «Passe moi les jumelles», le 7 avril sur la RTS www.betrisey.ch (24 heures)

Créé: 11.02.2017, 13h12

Publier un nouveau commentaire

Nous vous invitons ici à donner votre point de vue, vos informations, vos arguments. Nous vous prions d’utiliser votre nom complet, la discussion est plus authentique ainsi. Vous pouvez vous connecter via Facebook ou créer un compte utilisateur, selon votre choix. Les fausses identités seront bannies. Nous refusons les messages haineux, diffamatoires, racistes ou xénophobes, les menaces, incitations à la violence ou autres injures. Merci de garder un ton respectueux et de penser que de nombreuses personnes vous lisent.
La rédaction

Caractères restants:

J'ai lu et j'accepte la Charte des commentaires.

No connection to facebook possible. Please try again. There was a problem while transmitting your comment. Please try again.

L'actu croquée par nos dessinateurs, partie 3

Faut-il opérer les gens qui naissent «intersexes»? Paru le 3 janvier 2017.
(Image: Bénédicte) Plus...