Mary Shelley était au courant de tout

Bicentenaire littéraireEn 1816, une Anglaise de 19 ans écrit «Frankenstein» à Genève. Elle possédait une doc d’enfer. Interview

Avec une peau verdâtre et une dégaine à la romaine, voici la première image conservée de la créature de Frankenstein. Elle provient du livret d’une adaptation théâtrale parisienne datant de 1826.

Avec une peau verdâtre et une dégaine à la romaine, voici la première image conservée de la créature de Frankenstein. Elle provient du livret d’une adaptation théâtrale parisienne datant de 1826.

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L’histoire est connue. 1816, «l’année sans été» suite à l’éruption du Tambora à Java, voit quatre jeunes Anglais sous la houlette de Lord Byron s’ennuyer à Cologny. Comme il pleut tout le temps, il leur propose d’écrire une histoire de revenants. Mary Shelley pond Frankenstein ou le Prométhée moderne. Dès sa sortie à Londres en 1818, le roman anonyme – Jane Austen ne signait pas non plus les siens – est salué par Walter Scott en personne et les 500 exemplaires trouvent preneurs.

«L’expérience de Victor Frankenstein se base sur la science moderne et non sur l’alchimie ou l’occulte»

A Genève avec le poète Percy Shelley, leur fils de quatre mois William et en compagnie de sa demi-sœur Claire Clairmont, Mary écoute les interminables conversations que son amant (Shelley n’est pas encore son mari) partage avec Byron. «Ils s’entretiennent des plus récentes découvertes scientifiques et littéraires du temps», assure David Spurr, professeur honoraire de littérature anglaise à l’Université de Genève. Le cocommissaire de Frankenstein créé des ténèbres, exposition que la Fondation Martin Bodmer a mise sur pied pour le bicentenaire de la création du monstre le plus médiatique de tous les temps, se montre intarissable sur le sujet. Il nous apprend même ce qui a poussé Byron à proposer le concours littéraire à ses hôtes et à son médecin John William Polidori: Fantasmagoriana, ou Recueil d’histoires d’apparitions de spectres, revenants, fantômes, etc., attribué à Jean Baptiste Benoît Eyriès, leur livre de chevet, traduit de l’allemand, a paru à Paris en 1812.

De quelle documentation jouissait la jeune Mary Shelley?

Il y a tout d’abord ses parents. William Godwin, philosophe aussi renommé que radical, se positionnait contre toutes les institutions, y compris celle du mariage. Sa mère, Mary Wollstonecraft (morte à l’accouchement), était aussi philosophe et pionnière féministe. La petite Mary a grandi dans une maison londonienne fréquentée par des intellectuels, dont Coleridge. Percy Shelley, fils de baron, était un jeune disciple de Godwin. Mary lisait beaucoup. On sait qu’elle prenait connaissance des textes de sa mère sur sa tombe avec Shelley. Ils s’intéressaient tous deux à la littérature romantique et se passionnaient pour la science. Ils assistaient à des conférences sur la chimie. Elle jouissait donc d’une très large formation héritée des Lumières et se passionnait aussi pour des récits d’explorations et de découvertes. Dans le roman, la créature lit Le paradis perdu de Milton, Les souffrances du jeune Werther de Goethe, Les ruines de Volney, et Les vies parallèles de Plutarque.

Et Rousseau?

Il n’apparaît pas dans les lectures du monstre, mais il est partout dans le roman, y compris dans la création de ce personnage rejeté par tous. Il y a même d’assez longues citations de lui: une partie de la descente du Rhin est tirée de la Cinquième promenade de Rousseau sans mention.

En 1814, Percy et Mary voyagent en France, en Suisse et en Allemagne. Ont-ils visité le château de Frankenstein le long du Rhin?

Il n’était pas visible depuis le fleuve et on ne sait pas s’ils l’ont vu. Ce lieu évoque Conrad Dippel, alchimiste du XVIIe siècle qui signait sous le nom de Frankenstein. C’est une source possible pour l’origine du nom. Autre source: en 1790, un certain Nogaret écrit La belle au plus offrant, l’histoire d’un inventeur comme Jacques Vaucanson, pionnier des automates. L’homme se nomme Frankésteïn et crée un joueur de flûte faisant la cour à une jeune dame au nom de son inventeur. Il semble que Nogaret avait, lui aussi, été inspiré par l’histoire de Dippel, qui, à ce qu’on raconte, mais ce n’est pas avéré, disséquait des cadavres. Une chose est sûre: l’expérience de Victor Frankenstein se base sur la science moderne et non sur l’alchimie ou l’occulte. Frankenstein se trouve à l’origine de la science-fiction.

Ce roman vous paraît-il être un plaidoyer pour la non-violence?

Je ne sais pas, mais un plaidoyer pour la tolérance, absolument. La créature est bienveillante, cherche l’amitié et aide les autres. C’est le fait d’être repoussée sans cesse et violemment attaquée qui la rend violente, par vengeance, puis par désespoir. Le monstre est un sans-abri, sans compagnon, sans nom, à l’image de centaines de milliers de personnes déplacées de leurs villages par la révolution industrielle. Les poètes romantiques et les Shelley s’en préoccupaient.

Mary Shelley, une révolutionnaire?

Pas vraiment, je dirais plutôt une mère de famille. A la différence de ses parents, ses idées sur la Révolution sont influencées par la Terreur. On peut même dire que la créature en est une figure. Victor Frankenstein, le savant genevois, est très idéaliste, comme l’étaient Jacobins et Girondins. Il vise la création d’un nouvel homme, d’une nouvelle race. Mais l’expérience tourne mal.

Curieusement, le roman passe aussi par le pôle Nord…

Oui, la créature repoussée par la société humaine cherche à s’éloigner le plus possible. Il existe une autre raison plus symbolique. Victor Frankenstein est animé par un esprit de transgression sur la frontière entre la vie et la mort: retirer un être de la mort et le ranimer. L’explorateur du Grand-Nord transgresse à?sa manière en dépassant les frontières de la zone connue.

Est-ce bien écrit?

Les idées y sont plus importantes que le style. La forme, une série de récits enchâssés les uns dans les autres, est assez intéressante. Ce mélodrame sans ironie est l’œuvre d’un jeune écrivain débutant. (24 heures)

Créé: 30.06.2016, 17h58

Autour de «Frankenstein» en dates

Jusqu’au 9 octobre : Frankenstein créé des ténèbres, exposition à la Fondation Bodmer à Cologny (GE) (022 707 44 33).
www.fondationbodmer.ch

Jusqu’au 21 août: Byron is back! Lord Byron, le retour, exposition au château de Chillon (021 966 89 10). info@chillon.ch
7 juillet, 19 h: F rankenstein et son monstre: du papier à l’écran, du corps au cerveau , conférence de Fernando Vidal, directeur de recherche à l’ICREA à Barcelone. Lieu: Fondation Bodmer.
9 juillet de 18 à 22 h : 1816-2016 – Un voyage dans le temps, croisière sur le lac avec repas et conférence, au départ de Genève, réservation impérative.
www.fondationbodmer.ch
Du 26 août au 10 septembre: Mary Shelley’s Frankenstein, comédie musicale au Théâtre de Grand-Champ, à Gland (079 221 36 22). www.frankenstein2016.ch

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