La basse de Léon Francioli a perdu sa corde vitale

DécèsDésormais, on pleure le bassiste lausannois, mort mercredi des suites d’un cancer. Hommage en compagnie de Pascal Auberson.

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Depuis quelque temps, la rue de l’Ale, à Lausanne, théâtre de sa truculence, se préparait à l’inévitable séparation. Depuis hier, la terrasse de la Pinte Besson est définitivement orpheline de Léon Francioli, contrebassiste d’exception et figure lausannoise incontournable de la musique, mais aussi tous ceux qui s’étaient un jour assis à sa table pour savourer sa verve et son indiscipline. Le musicien de 69 ans est décédé hier à Lausanne, des suites d’un cancer.

Au fil des années, il était devenu inséparable de son complice souffleur Daniel «Nunusse» Bourquin avec lequel il avait mené d’innombrables aventures scéniques à l’enseigne des Nouveaux Monstres. Hirsutes, bâtis comme des tonneaux, les deux compères menaient de front création artistique, plaisirs de la vie et de la table. En 2007, alors qu’ils s’apprêtaient à dévoiler le deuxième volet de leur spectacle Amnésie Internationale, qui commentait en musique l’histoire de la photographie de presse, le contrebassiste, dévorant un plat de cervelle, provoquait déjà la grande faucheuse: «Je m’occupe, en attendant la mort. Cela me ferait chier de mourir en bonne santé, et puis surtout j’aimerais jouer à mon propre enterrement.»

Débuts d’Aiglon

Les musiciens vaudois se bousculeront assurément pour le faire à sa place et commémorer une trajectoire qui avait commencé il y a plus d’un demi-siècle. Etudiant du Conservatoire de Lausanne, Léon Francioli avait tâté de manière précoce au succès en intégrant le groupe de rock Les Aiglons, qui défrayait la chronique au début des années 1960 avec notamment le tube Stalactite. «Petit, je jouais du Debussy au piano. Mais pour draguer, le rock c’était quand même mieux!» aimait rappeler celui qui jouait aussi du violocelle . L’Italien d’origine ne s’arrêtera pas là. Il accompagne aussi Dalida, mais s’éloigne rapidement de la musique commerciale pour se plonger dans le jazz. Il enregistre son premier album avec le percussionniste Pierre Favre, puis Michel Portal fait appel à lui. Dès lors, Léon Francioli est lancé: sa contrebasse libertaire, inventive, sensuelle et échevelée aura dialogué avec toutes sortes de pointures, de John Tchicai à Don Cherry.

L’un de ses plus beaux faits de gloire, il le doit pourtant à la folle équipée du BBFC, formation vaudoise initiée au début des années 1980 par le batteur Olivier Clerc et qui comprend encore Nunusse et le tromboniste Jean-François Bovard. «Le BBFC était un grand groupe free-jazz de l’époque, dans l’Europe entière», se souvient le musicien et chanteur Pascal Auberson qui conseille le disque Souvenir d’Italie. «Il avait un côté Marx Brother drôle à mourir, du Zouc musical, et, en même temps, il était capable de mélodies à pisser de tristesse.»

Embauché sur un défi, le «p’tit gars de la variété» a collaboré plusieurs fois avec le quartet. «Il m’avait dit: fais ce que tu veux. Deux secondes après, il ajoutait: mais pas comme ça! On a beaucoup ri et beaucoup bu, de manière rabelaisienne, créatrice.» Le chanteur se souvient aussi de l’imaginaire vif-argent de Francioli, capable d’inventer des titres de spectacle comme Bassist Instinct ou Andante Patriottico Ma Non Fanatico, «où nous fichions une flèche dans la tête du fils de Guillaume Tell». Surfant sur l’insolence consommée du bassiste, les compères créaient Border Line à l’église St-François. «Un ring dans une église et nous qui étions habillés en boubous africains. Nous avions appris à bêler et nous le faisions en pleine mélodie. C’était le génie tragicomique de ces gars, entre les pleurs et le rire, ce qui est très rare.»

Léon Francioli avait aussi composé la musique des Petites Fugues, le film de Yersin. Il travaillait aussi pour la danse, accompagnait Jacques Roman dans sa lecture marathon des Chants de Maldoror et avait enregistré plusieurs albums avec le chanteur Stéphane Blok. Il y a deux ans, l’état de santé de Daniel Bourquin avait laissé présager qu’il serait le premier à partir, c’est finalement Léon qui lui aura brûlé la politesse. Normal pour ces deux grands amis qui adoraient l’art de la discussion et de la contradiction. (24 heures)

(Créé: 09.03.2016, 21h39)

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