Un chef d’orchestre doit se créer son métier

PortraitGuillaume Berney, violoncelliste, a troqué l’archet pour la baguette, mais pour diriger, il fonde ses propres ensembles.

«On n’a jamais formé autant de musiciens professionnels dans les Hautes Ecoles et on voit que les financements, les débouchés et le public diminuent.»

«On n’a jamais formé autant de musiciens professionnels dans les Hautes Ecoles et on voit que les financements, les débouchés et le public diminuent.» Image: VANESSA CARDOSO

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Grâce à une maman cantatrice devenue cheffe de chœur (le très dynamique Laudate Deum), Guillaume Berney a grandi dans une famille baignée de musique. Curieusement, il est le seul enfant d’une fratrie de quatre à avoir embrassé la carrière musicale, alors qu’il n’avait pas suivi le gymnase musical comme ses frères et sœur plus jeunes. «Ma mère écoutait souvent la 1re Sonate pour violoncelle de Brahms quand j’étais petit, raconte le jeune trentenaire à la voix posée. C’est cette sonate qui m’a donné envie de choisir l’instrument.»

Violoncelliste à partir de 7 ans, guitariste de rock et de reggae le temps du gymnase – on a de la peine à l’imaginer à l’époque en dreadlocks, mais il nous assure que c’est vrai! –, apprenti chef d’orchestre dès l’adolescence, compositeur autodidacte: l’activisme du Pulliéran est bien connu dans la région. A Genève, il dirige les amateurs de l’Orchestre Saint-Pierre-Fusterie et il a créé l’ensemble Proteus, visant à offrir, selon ses mots, «une alternative à la musique contemporaine dogmatique».

Mais son projet le plus ambitieux, c’est l’Orchestre Romand des Jeunes Professionnels (ORJP), fondé voilà sept ans avec des amis musiciens au sortir des études. Leurs prochains concerts à Lausanne et à Genève* convie, pour le Double concerto de Brahms, deux solistes bien connus: le violoniste Sergey Ostrovsky, ancien Konzertmeister de l’OSR, et le violoncelliste Lionel Cottet, qui a quitté l’OCL pour l’Orchestre de la Radio Bavaroise. «Lionel, je l’ai connu à travers la classe de Suzanne Rybicki-Varga au Conservatoire, détaille Guillaume Berney. Il a deux ans de moins que moi, mais il était déjà bien meilleur. Je n’ai d’ailleurs jamais eu l’ambition d’être concertiste.» Son talent s’exprime mieux à la baguette qu’à l’archet.

On n’a jamais formé autant de musiciens professionnels dans les Hautes Ecoles et on voit que les financements, les débouchés et le public diminuent.

Luc Baghdassarian est le premier chef à lui avoir donné des conseils de direction. «Il m’a fait aimer jouer en orchestre, reconnaît l’intéressé. Il m’avait fait répéter la 1re Symphonie de Beethoven. Pour me préparer, j’avais écouté plein de versions, dont celle de Furtwängler.» Interpellé sur son ancien élève, le directeur de l’Orchestre des Collèges et Gymnases lausannois se souvient bien du jeune garçon qui avait débuté à 13 ans et qui, en moins de trois ans, était devenu violoncelle solo: «Cela montre qu’il sortait du lot», note le pédagogue, très heureux que son orchestre suscite des vocations. «Guillaume avait une grande passion pour l’orchestre, davantage que pour le répertoire de son instrument. A 16 ans, il me faisait part de son amour pour Bruckner et Mahler, ce qui est plutôt inhabituel à cet âge.»

Est-ce qu’un chef peut déceler à ce stade le talent d’un instrumentiste pour la direction? «C’est difficile à dire, répond Luc Baghdassarian. L’efficience dont il faisait preuve devant le pupitre des violoncelles pouvait donner quelque chose en direction et il manifestait un intérêt pour comprendre ce que je faisais, mais cela ne fait pas automatiquement un chef. Guillaume était aussi très discret et pudique; il donnait l’impression d’avoir vécu et analysé beaucoup de choses, et ce qu’il voyait du monde musical ne lui plaisait qu’à moitié.»

Son chemin n’était-il donc pas tout tracé? Guillaume Berney rappelle qu’il a longtemps hésité entre musique et médecine. «J ’avais, et j’ai toujours, une passion pour l’exobiologie (l’étude de la vie en dehors de la Terre), mais mon père, médecin, m’avait averti qu’il n’y aurait pas de débouchés! Je me suis aussi dit que s’il fallait crocher en musique, c’était tout de suite. » Mais au cours de la conversation, revient une interrogation – «Etait-ce intelligent de devenir musicien?» – qui surprend dans la bouche d’un chef d’orchestre. On l’entend extrêmement peu, ni aussi ouvertement exprimée dans un milieu où l’enthousiasme et la passion sont de rigueur.

Mélange de lucidité et de probité

Evidemment, cette question pourrait donner l’image d’un artiste qui doute de sa vocation, précisément à un moment de sa carrière où il devient crucial de percer. Mais Guillaume Berney ne craint pas de la poser. «J’ai senti le danger quand la passion devient une obligation, ce qui m’a poussé à lâcher le violoncelle», confie-t-il avec ce mélange de lucidité et de probité qui avait déjà frappé Luc Baghdassarian. Peut-être est-ce le fruit d’une éducation religieuse active ou d’un trait de caractère fondamental: toujours est-il que notre homme ne supporte pas les tricheries, les coups bas, les traits d’hypocrisie, jusqu’à interrompre un master quand ces travers devenaient insupportables à ses yeux.

Il pointe aussi avec acuité les difficultés qui touchent son métier. «D’une part, on n’a jamais formé autant de musiciens professionnels dans les Hautes Ecoles et, d’autre part, on voit que les financements, les débouchés et le public diminuent.» Et de relever que les musiciens formés en Suisse ont toutes les peines du monde à se faire engager dans les festivals et les orchestres suisses. Alors a fortiori les chefs d’orchestre!

D’où l’intérêt de proposer des alternatives comme l’ORJP qui, précisément, offre aux jeunes diplômés des occasions de jouer. «Les orchestres permanents n’ont que quelques places de stages par an. Avec notre ensemble, nous n’avons que des stagiaires. Nous insistons beaucoup sur l’engagement dans la durée, l’esprit de famille. Mais ce n’est pas du bénévolat!» Guillaume Berney a bien retenu la leçon d’un de ses profs de direction: «A vous de vous créer votre boulot!» Reste à le pérenniser: «Ce qu’on rêverait, c’est de trouver un sponsoring régulier pour pouvoir faire quatre concerts autoproduits par an.»

L’assurance et le sérieux réfléchi du chef impressionnent. Mais branchez-le sur le sport et il démarre au quart de tour. «Mon amour se porte sur le vélo, que je pratique assidûment dès les beaux jours. Et nous vivons dans la plus belle région cycliste du monde! Ce n’est que mon avis, mais aussi la stricte vérité.»

(24 heures)

Créé: 20.04.2017, 21h09

Infos

* Lausanne, salle Paderewski, di 23 avril, (17 h), rens.: 024 543 00 74 et www.monbillet.ch.
Genève, Victoria Hall, me 26 (20 h), rens.: 0800 418 418 et billetterie-culture@ville-ge.ch. www.orjp.ch

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