Musique
Victimes de leur succès, les festivals jouent leur avenir
Par François Barras. Mis à jour le 22.06.2012 2 Commentaires
La toute-puissance d’un modèle neuf
«En 1985, j’allais à Glastonbury pour vivre durant quelques jours une réalité alternative, hors de la société. Aujourd’hui, un festival est un reflet total de la société. Quel intérêt?» La remarque d’un internaute, sur le site du «Paléo anglais», souligne à quel point les nouvelles habitudes de consommation musicale ont peu à voir
avec les fondamentaux utopistes des rassemblements nés dans l’après - 1968. Autant que l’état objectif de l’industrie du disque et du spectacle, la perception du «phénomène festival» par une génération née avec internet et
la télé-réalité explique leur évolution.
Installé à Brighton, Jean-Daniel Beauvallet est rédacteur en chef du magazine Les Inrockuptibles. De moyen parmi d’autres d’écouter ou de faire connaître sa musique, les festivals sont devenus selon lui une fin en soi, autant pour le public que pour les artistes. «Les jeunes veulent des stars, du spectacle. Tout et tout de suite. La fréquentation des clubs – où les groupes faisaient traditionnellement leurs preuves – en pâtit. Quant aux jeunes musiciens, ils?sont toujours plus nombreux à vouloir se décalquer sur le modèle des bêtes de stade, plutôt que de prendre des risques et de soigner leur singularité. Certains nouveaux groupes, comme Morning Parade ou Zulu Winter, ne se cachent pas d’avoir développé leur carrière dans le seul but d’être au plus près de U2 et de Coldplay. Je connais des managers qui font tourner à perte leurs artistes durant l’année et misent tout sur les festivals.»
En Suisse, le promoteur Sébastien Vuignier confirme avoir accepté pour ses groupes des concerts «au chapeau» (pas de cachet fixe mais une part sur les entrées), tant le marché du club est devenu tendu. On se fait connaître durant l’année pour, en été, accéder aux festivals, aux cachets supérieurs. «Le calendrier des clubs doit s’adapter à celui des groupes étrangers en tournée, pour qui le printemps commence toujours plus tôt: c’est la ruée en début d’année, puis plus rien ne se passe en mai et en juin afin que chacun soit prêt pour tourner intensément en été.» Exemple parmi d’autres de l’influence des festivals, tout-puissants jusqu’à l’absurde.
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Comme souvent dans la musique pop, la mode vient d’Angleterre. Et celle de l’été 2012 ne fera pas danser les professionnels suisses. Entre deux célébrations royales, les journaux britanniques ont tiré la sonnette d’alarme sur l’état du marché festivalier, dans un Royaume-Uni saturé de musique – plus de 1000 festivals l’été passé! Alors que la tendance était à une hausse régulière, une trentaine de rassemblements petits et gros ont déposé leur bilan ou annulé leur étape anglaise après avoir annoncé leur programme.
C’est le cas du Sonisphère, un festival européen itinérant, pourtant créé en Angleterre. A Yverdon le 30 mai dernier, son chapitre suisse n’a réuni «que» 32?000 personnes devant Metallica, au lieu des 45?000 escomptées. Quant au géant Glastonbury – sorte de Paléo anglais né en 1970 – il a déclaré forfait pour cet été, prétextant les JO de Londres et «l’impossibilité de trouver assez de WC portatifs», selon son fondateur! Pire: Michael Eavis, 76?ans, a prédit la mort de Glastonbury au Times d’ici à trois ans si son festival, étranglé par ses charges artistiques, n’augmentait pas sa marge bénéficiaire – l’année dernière, son budget global s’élevait à 33 millions de francs pour quatre jours. Pourtant, le rendez-vous musical avait éclusé ses 135?000 abonnements au prix de 290?francs avant même d’annoncer sa programmation et en moins de deux heures.
A trop se prendre pour un bœuf, la grenouille va-t-elle exploser? La question peut étonner en Suisse, tant les festivals paraissent installés dans la routine de l’été. Les bilans de fréquentation optimum se succèdent – voir celui du Paléo et ses 230?000 billets arrachés dès leur mise en vente. Pourtant, la concurrence entre des acteurs toujours plus nombreux sur le marché de la musique live, la surenchère budgétaire pour obtenir «le» groupe en tournée, la multiplication des intermédiaires et, au final, l’augmentation du prix des billets laisse craindre une surévaluation de cet «eldorado du live». Une source de revenus juteux alors que le marché du disque a perdu 50% de son chiffre d’affaires en dix ans.
«Il est faux de donner la chute des ventes de CD comme argument essentiel à l’explosion des cachets.» Directeur de TAKK Productions, Sébastien Vuignier est à l’origine de la venue reportée de Radiohead à Saint-Triphon le 9 juillet prochain. Cet ancien programmateur du Paléo relève que les grandes têtes d’affiche, à l’origine d’une surenchère dont bénéficient bien moins les petits et moyens groupes, «continuent de vendre beaucoup de disques. Et leurs sources de revenus se sont multipliées: concerts privés, sponsoring, droits d’édition pour pub et cinéma, etc. Je n’ai jamais entendu un artiste demander 20% de cachet en plus parce que son dernier disque a vendu 20% de moins!»
Nouveau marché
De fait, la crise structurelle des maisons de disques se joue en périphérie du marché du spectacle, devenu depuis dix ans un système à part avec ses géants côtés en Bourse (le producteur américain Live Nation), ses règles, ses ressources spécifiques (par exemple issues de la billetterie, plus disputées que jamais) et ses bénéfices considérables. Les quatre majors du disque (Universal, Warner, EMI et Sony) l’ont compris, qui mettent leur poids financier encore solide dans la participation ou le rachat de sociétés de production. En France, Warner s’est ainsi offert Jean-Claude Camus Productions, l’ancien impresario de Johnny Hallyday et de Michel Sardou. Et Sony vient d’acquérir Arachnée Productions, le tourneur d’Hubert-Félix Thiéfaine.
Ces acteurs traditionnels entrent en concurrence avec une foule de nouveaux venus. Leur objectif: alimenter en artistes des événements eux aussi en constante augmentation. On évaluait à 2500 le nombre de festivals qui se sont tenus l’été passé sur le continent (hors Grande-Bretagne). Massivement soutenus par des sponsors privés qui «achètent» leurs scènes, voire leur nom (le festival espagnol Primavera est devenu San Miguel Primavera, du nom de la bière San Miguel), les festivals du sud et de l’est de l’Europe se présentent en concurrents nouveaux, nombreux, à la puissance financière redoutable.
«Il y aura de la casse»
Si les contenants se multiplient, le contenu n’est pas extensible. Les têtes d’affiche vendent leur participation au plus offrant. Patron du Paléo, Daniel Rossellat convient que la règle du «100?000?francs maximum pour un artiste», qui contribua à la réputation «humaine» du Paléo, est depuis longtemps obsolète. Les stars de l’édition 2012 flirteront avec les 400?000?francs de cachet. «En 2011, près de 1200 spectacles musicaux non subventionnés ont été organisés en Suisse, contre 870 six ans plus tôt. En revanche, le nombre de billets vendus n’a augmenté que de 8% durant la même période, et leurs prix ont atteint un plafond depuis deux ans. Il y aura forcément de la casse.» Le syndic de Nyon refuse de parler de bulle spéculative. Il constate cependant «un fléchissement» et remarque sur l’arc lémanique «plusieurs annulations déguisées en problèmes techniques».
Hors de question, pourtant, de céder aux nouvelles astuces de marketing festivalier, comme la vente polémique de billets à prix cassés, la location de scènes aux sponsors (branding) ou le golden circle (une enclave aménagée au plus près de la scène, accessible contre supplément). Rossellat avertit: «Il faut tenir une ligne pour durer.» Même écho au Montreux Jazz, où le secrétaire général Mathieu Jaton, s’il reconnaît l’âpreté de la période, loue le modèle singulier tôt mis en place par Claude Nobs. «Par rapport à l’imprévisibilité du marché pop et rock, où des phénomènes explosent et se tassent très rapidement – Mika, par exemple –, nous sommes liés aux circuits jazz et blues. Ceux-ci sont également moins soumis à la contrainte internationale, où une seule annulation comme Glastonbury peut créer un effet domino pour l’ensemble de l’offre autour de cette période.» (24 heures)
Créé: 22.06.2012, 07h11
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2 Commentaires
Et vive les festivals gratuits car il y a en aussi, animés par des bénévoles, p.ex. FESTICHEYRES. Répondre
Pas de surprise si en Angleterre, on enregistre les 1ères faillites dans ce genre d'organisations, toujours plus nombreuses et les groupes de plus en plus plus onéreux! Un bassin de population spécifique est adepte des festivals et ensuite vous avez encore le facteur météo qui rentre en ligne de compte, lié au report ou à l'annulation du concert.Etude de marché avant de lancer un nouveau festival! Répondre
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