La photo fait son trou à Pully

ExpositionAvec «Evidences du réel - La photographie face à ses lacunes», le Musée d'art interroge le médium par l’absence. Quand le sujet disparaît...

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«Quoi qu’elle donne à voir et quelle que soit sa manière, une photo est toujours invisible: ce n’est pas elle qu’on voit. Bref, le référent adhère.» L’actuelle exposition du Musée d’art de Pully, «Evidences du réel - La photographie face à ses lacunes», remet en question cette réflexion de Roland Barthes que l’on trouve dans son fameux livre sur la photographie La chambre claire (1980). Plus que la peinture, les images issues de ce procédé technique ont suscité l’illusion parfaitement limpide d’une fenêtre ouverte sur le réel, se situant plus du côté d’une reproduction que d’une représentation.

Commissaire de l’expo pulliérane, Pauline Martin s’en est souvenue en restant attentive à des œuvres récentes qui partageaient un même déni de cette évidence. «Ces cinq dernières années, je suis partie du constat que de plus en plus d’artistes commencent à éliminer le référent de leurs images. Ils grattent, ils trouent, ils effacent numériquement. Si l’approche demeure assez marginale, elle est aussi souvent liée à la question de la réappropriation d’images déjà existantes.»

L’historienne de l’art a ainsi réuni un certain nombre de pratiques qui, toutes, font disparaître, ne serait-ce qu’en partie, ce qui allait de soi: l’évidence d’un réel que l’acte photographique reproduirait plus ou moins innocemment. Leur geste rappelle ainsi cette autre évidence: le réel du cliché est fait de papier, de négatif, d’une bidimensionnalité en prise avec un support matériel. «De l’évidence du référent, d’un autre lieu, d’un autre temps, on passe à celle du vide, de la matérialité, du présent.»

Désarçonner les attentes

Le Musée d’art de Pully devrait ainsi désarçonner des visiteurs plus accoutumés au rapport classique qu’instaure le cliché avec le réel et se préparer à vivre une série de frustrations, fécondes en termes de réflexion sur ce médium qui est aussi un objet, avec sa texture et ses accidents. Les travaux présentés œuvrent souvent entre les limites de la photographie et des approches plasticiennes propres à l’art contemporain.

Dès l’entrée, le Wait and See de F & D Cartier manifeste la résistance au plongeon dans l’illusion de la représentation avec ses papiers photographiques suspendus au mur et qui ne font que réagir à la lumière ambiante, se moirant au gré des jours et des semaines de couleurs variables. «Le papier photographique n’est pas inerte, il est vivant, rappelle Pauline Martin. Il finit d’ailleurs par se détériorer et par mourir.» Avant de pâlir et de s’effriter, les images de Rebecca Browning, des tirages sur des feuilles végétales, sont ainsi vouées à une fin prochaine.

Au registre des attentes contrariées, le travail de Simon Rimaz excise avec délectation le centre de l’attention. Sur un corpus d’images de presse, le Lausannois a simplement ôté les cadrages retenus pour publication. Il n’en subsiste donc plus que le reste, nimbé de mystère ou proche de l’insignifiance. «L’artiste lui-même assure éprouver une frustration inverse à celle du spectateur, indique la commissaire, car, connaissant l’image complète, il ne saura jamais ce que les autres imaginent.» D’autres artistes travaillent encore plus en amont sur la notion de lacune. Aliki Braine perfore ainsi ses négatifs avant ses prises de vue. Il en résulte des images où les trous, eux-mêmes de l’ordre de l’illusoire (le papier n’est pas troué), rythment des visions en leur donnant un sens, comme dans la série «La chasse», où des paysages de forêt se retrouvent parsemés de «cibles» noires… Le trou se retrouve encore chez Cai Dong­dong, où il redouble une pleine lune; chez Corinne Vionnet, qui l’utilise pour dessiner des plages bondées de parasols sur des fonds bleutés d’images d’agences de voyages. Il sert aussi parfois aussi à désigner, comme chez Simon Roberts et ses grands formats d’événements qui ne dévoilent que les endroits où apparaît une caméra…

Dans tous les cas, l’absence finit presque toujours par susciter un intérêt plus grand que la présence. Un effet qui vérifie en creux le constat de Barthes: on s’accroche, on supplée, on cherche à remplir les cases vides. «La peinture s’est détachée du sujet, il y a longtemps, la photographie s’y attache.» Pour combien de temps? (24 heures)

Créé: 17.02.2017, 13h49

L'exposition

Musée d’art de Pully
Jusqu’au di 30 avril (me-di, 14 h-18 h)
Rens.: 021 721 38 00
www.museedartdepully.ch

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