Le tatouage est passé de mode à véritable culture

De la tête aux piedsJusqu’à dimanche, des hordes d’aspirants au tatouage, du banquier au balayeur, se pressent à la seconde Montreux Tattoo Convention.

L'auteur de cette impressionnante pièce, l'Américain Myke Chambers est venu de Philadelphie pour participer à la convention montreusienne pour la deuxième fois.

L'auteur de cette impressionnante pièce, l'Américain Myke Chambers est venu de Philadelphie pour participer à la convention montreusienne pour la deuxième fois. Image: DR

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Epaule. Bras. Torse. Poignet. Difficile de trouver une partie du corps qui ne soit pas devenue un point d’encrage. Depuis une petite dizaine d’années, les tattoos sont partout: sur les peaux jeunes ou ridées, sur les banquiers, les enseignants, les footballeurs et dans les magazines. Histoire d’asseoir encore leur hégémonie, ils tiennent salon depuis vendredi à Montreux. Cette toute jeune Tattoo Convention s’est imposée en l’espace de deux ans comme l’un des plus grands événements de Suisse consacrés au tatouage. On y attend près de 160 artistes du monde entier, dermographe à l’affût, mais surtout des kilomètres d’épidermes consentants, symboles de la ferveur populaire autour de cette forme d’art cutané indélébile.

Car le tatouage s’est démocratisé nous dit-on. Encreurs, encrés et chercheurs s’accordent à dire qu’il n’est plus l’étendard des filles à la jambe un peu trop légère ou des voyous. «Longtemps en Europe, le tatouage a été associé à la marginalité, aux prisonniers, aux personnes de mauvaise vie, explique Elise Müller, auteure du livre Une anthropologie du tatouage contemporain. Ce n’est plus le cas. Aujourd’hui, les stars ont toutes des tatouages. C’est devenu une façon de mettre en avant sa réussite sociale.»

Un signe distinctif généralisé

Ses recherches lui ont permis d’identifier les cinq raisons principales pour lesquelles des individus passent sous l’aiguille: la recherche de l’esthétisme, marquer le passage à une nouvelle étape de vie, se définir, exprimer ses valeurs ou illustrer le mythe personnel. «Ce phénomène se répand depuis les années 90, il touche désormais toutes les classes d’âge, confirme David Le Breton, socio-anthropologue et chercheur au laboratoire Cultures et Sociétés en Europe. On ne peut plus parler de mode, il s’agit désormais d’une véritable culture, mondialisée qui plus est. Le tatouage est devenu une sorte de logo, un signe d’identité, une façon de se singulariser, de se définir aux yeux du monde.»

C’est également le constat de Christian NGuyen, tatoueur à la renommée internationale, installé à Genève, chez Inkvaders. L’artiste regrette cette démocratisation: «Se faire tatouer est une démarche lourde malheureusement devenue banale. Avant, la majorité des gens voulaient marquer sur leur peau une étape de vie. Aujourd’hui, la plupart choisissent un dessin simplement pour la beauté de la chose ou pour alpaguer les regards. En se tatouant, certains jeunes souhaitent s’identifier à une célébrité; ils imaginent, à tort, que le succès va venir avec.»

Tattoo doudou

Si le tatouage n’est pas un aimant à bonne fortune, il fait néanmoins office de doudou. «Beaucoup lui attribuent quelque chose de positif, empreint de spiritualité, une sorte de porte-bonheur, de talisman un peu magique, ajoute Elise Müller. En fait, ils semblent chercher des repères dans leurs tatouages. Dans une société où on nous promet des lendemains difficiles, les jeunes notamment ont besoin de se projeter vers quelque chose de positif, de rassurant.»

Car s’il est possible d’effacer une erreur de jeunesse moyennant quelques douloureuses séances de laser et plusieurs centaines de francs, l’encrage épidermique demeure une marque d’engagement. «Les plus de 35 ans méditent plus souvent leurs motifs, cherchent le bon artiste, raconte encore David Le Breton. Les plus jeunes fonctionnent au coup de tête et au coup de cœur. Ils s’avèrent moins créatifs et reproduisent des dessins vus ailleurs. Pour eux, l’éternité est dans le présent. En vieillissant, on devient moins provocateur.»

Cette nouvelle génération s’exprime à travers des demandes différentes. Une petite pièce au creux du poignet plutôt qu’un bras entier par exemple. Et déborde plus volontiers sur des parties du corps difficiles à cacher, comme les mains ou le cou, autrefois honnies pour des raisons de frein à l’embauche. «Il y a belle lurette que le tatouage n’est plus stigmatisant professionnellement, s’amuse David Le Breton. Les recruteurs sont désormais aussi tatoués que les recrutés…»

Et puis il y a les modes. «Elles durent trois ou quatre ans en moyenne, soupire Yvan Pec, de l’atelier de tatouage Marché Noir à Carouge. Il y a eu la mode de l’étoile, puis celle du signe infini, aujourd’hui ce sont les flèches… Pourquoi? C’est un mystère.» Les différences ne s’arrêtent pas à l’âge. Homme et femmes ne sont pas égaux face à la décoration de peau. «Les femmes assument moins la démarche mais sont plus exigeantes, détaille Yvan Pec. Les hommes savent ce qu’ils veulent, où ils le veulent et combien d’argent ils sont prêts à mettre. Les filles hésitent plus longtemps, elles s’interrogent: «Est-ce qu’il va bien m’aller? Est-ce que c’est vraiment moi?» Le tatoueur touche à leur intégrité corporelle, c’est un geste beaucoup plus lourd de conséquences pour elles.»

Aucun encadrement légal

Si la demande ne cesse de grandir, l’offre s’étoffe également. Il faut dire que le tatoueur n’existe pas juridiquement. Ils sont en majorité enregistrés en tant qu’indépendants. Au répertoire des entreprises, ils partagent leur catégorie avec les voyants, entre autres.

«Il faut aussi voir dans la multiplication des salons le signe d’un changement de mentalité des jeunes tatoueurs, nuance Yvan Pec. La formation se fait «sur le tas», lorsqu’un tatoueur installé accepte de prendre un apprenti. Avant, cet apprenti restait quelques années chez son formateur. Aujourd’hui, il s’en va dès qu’il peut pour ouvrir son propre shop. C’est inquiétant de voir à quel point le tatouage se démocratise sans que cette pratique ne soit pour autant encadrée.»


Trois artistes au style bien particulier

Charly Huurman d’Utopian Tribe à Valence (E)

«Avec un père peintre qui n’a jamais pu vivre de sa passion, je ne pensais pas pouvoir devenir artiste professionnel. Très jeune, j’ai investi dans l’immobilier, puis du jour au lendemain, j’ai tout perdu… et c’était la meilleure chose qui puisse m’arriver! Je n’avais pas de famille, j’étais libre de poursuivre mon rêve d’art, quitte à devoir vivre sous un pont. Aujourd’hui, si on est doué pour la peinture, on est assez vite aiguillé vers le tatouage. J’ai donc roulé ma bosse un peu partout, demandant à travailler ici et là quelques semaines à la fois. Pendant longtemps j’ai plus été tatoueur qu’artiste, mais là cela fait trois ans que mon rêve est devenu réalité et que des gens viennent des Etats-Unis ou d’Australie jusqu’à Valence pour que je leur encre la peau. Mon style, je l’appelle «réalisme abstrait», car si les traits du personnage sont très précis, je passe 50% du temps à créer le décor qu’il y a autour. J’ai une manière de travailler qui surprend, surtout lors des conventions, car 90 minutes avant la fin ça ne ressemble encore à rien. Puis tout devient clair, comme par magie!»
www.utopiantattootribe.com/charly

Guy Techtel de Labo-O-Kult à Bienne

«J’ai découvert ce monde à 21 ans, quand on m’a fait mon premier tattoo, une tête de mort avec une crête iroquoise. J’ai immédiatement été fasciné par le côté magique de marquer une peau pour toujours. J’aime autant la création que le rite du tatouage, mais il m’a fallu pas mal d’années pour devenir professionnel. A l’époque, il y avait peu de shops, le matériel était difficilement trouvable et on s’arrachait les deux magazines spécialisés édités aux Etats-Unis. Aujourd’hui, mes clients connaissent mon style, le réalisme noir-blanc, avant-même de me contacter, puisque tout, de ma page Facebook au graphisme de mon site, reflète l’univers que ma femme et moi avons créé il y a une dizaine d’années. Ma liste d’attente est de six mois, alors les gens ont bien le temps de réfléchir au dessin qu’ils veulent, surtout que l’imagerie que je travaille n’est pas toujours facile à assumer. J’aime beaucoup les conventions, car pour moi qui ai mon studio au 3e étage d’un immeuble, elles m’offrent une belle vitrine et la possibilité d’échanger directement avec les gens.»
www.labo-o-kult.com

Debora Cherrys de La Mujer Barbuda à Madrid

«Je suis sans doute une des petites dernières, puisque cela ne fait que cinq ans que je tatoue. Ce qui est fou aujourd’hui, et surtout très gratifiant, c’est que mes clients connaissent mon travail et mon style néo-traditionnel partout dans le monde grâce aux réseaux sociaux et qu’ils décident de me choisir, moi, parmi cette offre pléthorique! Quand je suis arrivée dans le milieu, le tatouage s’était déjà démocratisé. Je trouve merveilleux que chacun puisse avoir le look qu’il veut et s’exprimer librement, que ce soit à travers le tattoo ou autrement sans être victime de discrimination. Bon, ça veut aussi dire que parfois les gens agissent sur un coup de tête et regrettent. On vit dans un monde régi par le «rien n’est éternel». Notre travail est parfois aussi de transformer ces pièces en quelque chose de nouveau. Les conventions sont la cerise sur le gâteau de notre métier: on voyage, on rencontre des artistes que l’on admire et on apprend à travailler dans n’importe quelle situation. A Montreux, le cadre est superbe, l’accueil au top et les gens vraiment passionnés. J’adore!»
www.deboracherrys.com (24 heures)

Créé: 16.09.2016, 13h49

La convention

Montreux, Music & Convention Center
Sa 11h30 à minuit, di 11h30 à 21h
www.montreuxtattooconvention.ch

Charly Huurman d'Utopian Tribe à Valence (Espagne)

Guy Techtel de Labo-O-Kult à Bienne

Debora Cherrys de La Mujer Barbuda à Madrid

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