Maillefer-Koutchoumov, un binôme à la barre

ScèneUn metteur en scène et une comédienne, c’est le duo du cru élu par la Fondation d’art dramatique pour piloter dès juillet la Comédie de Genève, actuelle et future.

Encadrés par Anne Emery-Torracinta, Sami Kanaan et Thomas Boyer, l’aigle – Denis Maillefer – et la belette – Natacha Koutchoumov – composent la créature bicéphale qui tiendra dès juillet les rênes de la Comédie.

Encadrés par Anne Emery-Torracinta, Sami Kanaan et Thomas Boyer, l’aigle – Denis Maillefer – et la belette – Natacha Koutchoumov – composent la créature bicéphale qui tiendra dès juillet les rênes de la Comédie. Image: Laurent Guiraud.

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Roulements de tambour, ta-dam: le rideau se lève sur une annonce frénétiquement attendue non seulement par la profession, mais par les milieux culturels genevois, les politiques, les programmateurs à l’échelle européenne, et même par le grand public. Car s’il l’ignore encore, ce dernier, dès la nouvelle Comédie sortie de terre, verra sa consommation théâtrale largement influencée par cette nomination.

Natacha Koutchoumov et Denis Maillefer! L’actrice et le metteur en scène. La Genevoise et le Lausannois. La fille et le garçon, respectivement quadra et quinqua (lire ci-dessous). Devant une assemblée nombreuse et réjouie, où se pressait le gotha de la scène dramatique (d’Anne Bisang à Anne Brüschweiler, en passant par Sandro Rossetti ou Mathieu Bertholet), la table sur l’estrade installée pour la conférence de presse boulevard des Philosophes accueillait mardi matin Gérard Deshusses, vice-président de la Fondation d’art dramatique de Genève (FAD), la conseillère d’Etat Anne Emery-Torracinta, le conseiller administratif Sami Kanaan et Thomas Boyer, président de ladite FAD. Tous en chœur se sont accordés à considérer le moment comme «objectivement historique».

Faire voler en éclats le plafond de verre

D’abord, il marque la concrétisation du rêve caressé depuis plusieurs décennies d’un théâtre digne de l’effervescence artistique genevoise. Il donne un visage à une institution d’envergure qui, jusqu’ici, s’est plutôt manifestée à coup de chiffres exorbitants. Il augure une vie palpitante pour un quartier en mutation, promesse d’échanges sociaux, économiques et culturels: celui de la gare du CEVA aux Eaux-Vives. Bref, sur un éventail allant de l’urbanisme à la médiation, les enjeux sont décidément multiples.

Le défi ne fait pas peur au tandem, qui s’est choisi «NKDM» pour nom de code. On dit que les Romands ne manquent pas de talent, mais de confiance? Le duo entend «faire voler en éclats ce plafond de verre»! C’est dans ce but qu’il a planché neuf mois durant sur son projet de «théâtre idéal», finalement retenu sur 31 dossiers envoyés au début de la procédure de nomination en juillet 2016, réduits au nombre de 12 pour la première étape des auditions, puis de 4, jusqu’à n’en garder que 2 hier soir encore. Ce n’est ainsi que lundi, à une heure avancée de la nuit, que la Belge Anne-Cécile Vandalem aura été écartée au profit de nos prophètes en leurs terres. «Eliminer des stars européennes présentes dans les 5 festivals phares du théâtre signifie que Natacha et Denis ont dû présenter un projet béton et sérieux», réagira le metteur en scène vaudois Gianni Schneider.

Prise par les 15 membres de la FAD, par le ministre de la Culture Sami Kanaan, entourés par les représentants des partis composant le Conseil municipal, la décision nocturne se fonde sur des atouts solides présentés par DMNK. Lesquels?

La candidature, appuyée par les experts appelés à servir de consultants extérieurs, s’est premièrement montrée soucieuse des missions prescrites: «Faire vivre l’actuelle Comédie jusqu’en 2020, préparer – incarner, même – la transition vers la nouvelle, et en assurer l’ouverture», selon les termes de Thomas Boyer. Plus précisément, il était attendu de la codirection qu’elle engage une compagnie d’artistes permanents. Ce sera chose faite, puisque le projet comprend la création d’un Ensemble, composé de 9 acteurs confirmés et 5 fraîchement diplômés, Ensemble salarié par la maison qu’il devra animer. Au bénéfice d’un contrat de deux ans renouvelables, les sociétaires de cette troupe à demeure n’empêcheront pas l’engagement d’intermittents – auxquels 40% du budget resteront alloués.

Des contraintes multiples

Autre impératif: rendre justice aux talents locaux «dans tous les corps de métier» en faisant la part belle aux créations du terroir. Mais quand même, ménager la chèvre et le chou. A savoir permettre à la flambante institution de rayonner en accueillant par le biais de coproductions des créateurs internationalement reconnus. A ce titre, notre complémentaire duo a déjà effectué plusieurs voyages, entre autres à Lisbonne et Moscou, en vue de convaincre des metteurs en scène de la trempe de Joël Pommerat, Pascal Rambert ou le Britannique Simon McBurney – dont on a pu admirer The Encounter en septembre dernier à Vidy. Il s’agira de brasser les origines, les pratiques, les langues. Et les formes, puisque les spectacles pluridisciplinaires – texte, danse, performance – seront eux aussi à l’honneur. Sans pour autant effrayer le public, qu’il s’agira d’embarquer au gré d’une médiation savamment entretenue, rendant accessibles les processus de travail au sein de la ruche – grâce notamment à un café-restaurant ouvert en tout temps.

«Les moments d’intranquillité offerts par le théâtre sont d’une nécessité absolue», insistent les futurs directeurs, engagés chacun à plein-temps dès le 1er juillet pour la tâche ambitieuse qu’ils mèneront à bien pendant leur mandat de six ans (renouvelable quatre ans). Et ils entendent bien faire passer le message à l’heure où ils franchissent ce cap qui les voit hériter d’une institution centenaire tout en écrivant une nouvelle page de l’histoire. Y figureront-ils personnellement en tant que metteur en scène et actrice? «Ni trop ni trop peu», assure Denis Maillefer. «Notre regard d’artiste sera quoi que nous fassions au service de ce projet majeur», renchérit sa partenaire.


«On veut remplir les salles de projets personnels et donner envie d’aller au théâtre!»

«Quel glamour!» entendait-on chuchoter lors du discours des deux heureux élus, hier, à la conférence de presse organisée boulevard des Philosophes. Quel est donc le profil de cette créature à deux têtes qui aurait «encharmé» jusqu’au grand metteur en scène allemand Thomas Ostermeier, invité à accompagner la procédure de nomination en tant qu’expert? Quelles sont donc ces personnalités charismatiques qui ont motivé tant d’applaudissements à l’annonce de leurs patronymes?

«Le théâtre, c’est d’abord un moment de grâce», déclarent d’une seule voix Natacha Koutchoumov et Denis Maillefer lorsqu’ils prennent la parole une fois les bravos évanouis. Elle, vibrante Genevoise de 43 ans, en arrive à cette formule après des études à l’Ecole nationale supérieure des arts et techniques du théâtre (à Paris), qu’elle complète par un parcours de comédienne très sollicitée, tant sur les planches que sur les écrans grands et petits. Parmi ses faits d’armes d’actrice, on citera, au théâtre, son rôle pour Dorian Rossel dans Une Femme sans histoire, au cinéma ses quatre collaborations avec Lionel Baier, et à la télévision sa participation à la série de Pierre-Antoine Hiroz, T’es pas la seule. Mais la belle a d’autres cordes à son arc encore, puisqu’elle est l’auteure d’un roman, qu’elle enseigne le jeu à la Manufacture de Lausanne, et qu’elle a elle-même mis en scène une demi-douzaine de pièces, dont Le beau monde, récemment, au Théâtre du Loup. On mentionnera enfin qu’elle a par deux fois joué sous la direction de son acolyte Denis Maillefer, en 2004 dans Je vous ai apporté un disque, et en 2010 dans Looking for Marylin.

Ses échanges complices avec le Vaudois de 51 ans ne datent donc pas d’une lettre de motivation improvisée l’été dernier. L’un et l’autre partagent depuis de nombreuses années la «nécessité» – un maître mot – de «transmettre l’énergie des spectacles à ceux qui ne vont pas forcément au théâtre». Pour cela, Maillefer s’appuie sur un solide bagage. Issu de la section Art dramatique du Conservatoire de Lausanne, il a monté près d’une cinquantaine de pièces en trente ans. On lui doit le récent Clôture de l’amour par Pascal Rambert, la mise en scène de plusieurs textes signés Antoine Jaccoud, des Ramuz, des Büchner, ou cet étonnant In Love with Federer qu’il a coréalisé avec Bastien Semenzato en 2013 au Poche. Après un glorieux début de carrière comme assistant auprès de Patrice Chéreau, quelques créations opératiques, une participation à la Fête des vignerons et une considérable expérience d’enseignant (depuis 2003 à la Manufacture), l’homme a surtout dirigé avec Alexandre Doublet le Théâtre Les Halles, à Sierre, de 2011 à 2015. Si sa candidature, depuis, n’a été retenue pour la direction ni de l’Arsenic, ni du Théâtre Kléber-Méleau, elle se voit plébiscitée aujourd’hui par les fées présidant aux destinées de la nouvelle Comédie. Avec sa partenaire, l’artiste entend continuer à «fabriquer du théâtre» tout en créant une «marque de fabrique». Pour l’heure, l’ensemble de la profession se joint à l’ovation manifestée mardi matin à la Comédie, actuellement dirigée par Hervé Loichemol. (24 heures)

Créé: 07.02.2017, 21h16

Deux pros

Denis Maillefer et Natacha Koutchoumov ont déjà travaillé ensemble sur les planches. La comédienne s'est illustrée, entre autres, dans les films de Lionel Baier. Quant à lui, le metteur en scène vaudois est un vieux loup des scènes romandes, qu'il arpente depuis une trentaine d'années avec ses spectacles. Âgé de 51 ans, il a codirigé jusqu'à peu le Théâtre Les Halles, à Sierre, en duo avec le metteur en scène Alexandre Doublet. Récemment, sa candidature n'avait pas été retenue lors des nominations des nouvelles directions du côté de l'Arsenic, à Lausanne, et du TKM, à Renens. En accédant à la direction de la Nouvelle Comédie de Genève, il dirigera une institution qui ambitionne à concurrencer le Théâtre de Vidy, navire amiral des scènes romandes.

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