«Le nouveau cirque ose regarder le passé»

ScèneYoann Bourgeois sera à Vidy avec «Celui qui tombe» et à Pully avec une "Carte blanche". Le Français incarne une nouvelle génération. Interview.

«Celui qui tombe» et ses six danseurs luttant avec un plateau mobile participent aux recherches menées par Yoann Bourgeois autour de la suspension.

«Celui qui tombe» et ses six danseurs luttant avec un plateau mobile participent aux recherches menées par Yoann Bourgeois autour de la suspension. Image: GERALDINE ARESTEANU/LDD

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Qu’il soit équestre, acrobatique ou simplement poétique, qu’il cultive l’absurde, l’humour ou une trame narrative, le cirque contemporain a forcé depuis plus de trente ans la porte des théâtres. Avec des spectacles qui bousculent la tradition, des créations qui flirtent volontiers avec la danse, le théâtre, la vidéo ou les arts plastiques. Cette révolution a été menée par le Cirque Plume, les artistes d’Eloize ou des Arts Sauts, par des Bartabas, des Philippe Découflé et des François Rouault qui ont montré que la performance peut se nourrir d’une quête esthétique et de sens. Que, loin de la sciure, les arts de la piste n’appartiennent plus seulement aux forains et savent développer un propos dans la durée, se nourrir du spectaculaire du quotidien.

Hasard des programmations, le Théâtre de Vidy et celui de l’Octogone mettent tous deux Yoann Bourgeois à l’affiche. Ce Français est le premier circassien à s’être installé sur la scène de l’Opéra de Lyon, en ouverture de la Biennale de danse 2014, avec les «acrobaties» forcées de Celui qui tombe, présenté à Lausanne, avant sa Carte blanche et quatre courtes pièces à Pully. Il est, aussi, le premier «saltimbanque» à codiriger un Centre chorégraphique national (celui de Grenoble). Avec son art de la suspension et de la tension, de la chute et du rebond qui déstabilisent le monde pour basculer vers la métaphore, l’acrobate incarne une nouvelle génération du cirque contemporain. Celle de créateurs qui «pensent» leur pratique et leur œuvre, celle d’artistes qui renouent avec l’héritage, celle des auteurs qui revendiquent une individualité plutôt que le «collectif».

Comment vous définissez-vous? Circassien, danseur, acrobate? Si j’étais libre, je dirais «joueur». S’il faut passer par les catégories disciplinaires connues, je dirais «artiste de cirque», sans hésiter.

Sans hésiter? N’incarnez-vous pas, au contraire, ces artistes qui cherchent à déplacer les frontières? L’imagerie et l’imaginaire du cirque traditionnel m’inspirent beaucoup. Je pratique le cirque d’une manière presque classique au quotidien, avec une discipline très stricte qui, je pense, construit une manière de penser en artiste de cirque. Je suis également attaché à la forme courte du numéro telle qu’elle s’est développée sous les chapiteaux. Toute la théâtralité que je développe dans mes spectacles naît, d’ailleurs, des rapports de force, des phénomènes physiques élémentaires des agrès classiques. Je suis également très attaché à la dimension hétérogène du spectacle traditionnel, où il peut y avoir des objets, des machines qui entreraient en rapport sans que l’homme domine, sans qu’un discours narratif, et donc humain, ne se développe.

Le nouveau cirque ne cherche-t-il donc plus à se construire en opposition à la tradition, à dépasser le «spectaculaire» et la suite de performances? Le nouveau cirque a beaucoup cherché à se démarquer du cirque qu’il a appelé lui-même «traditionnel» en en donnant une définition réductrice. Le spectaculaire n’est que l’un des registres auxquels il se réfère, à côté du burlesque, de l’émerveillement, de la peur, etc. J’aime énormément toutes ces couleurs conventionnelles qui se nouent avec le spectateur, sans forcément de cohérence. Dans mon travail, il y a une dimension métaphorique, existentielle, mais je cherche aussi à tisser des relations avec le public et c’est extrêmement précieux d’avoir au sein de ma palette relationnelle la tension que génèrent la prouesse ou la prise de risque.

En entrant dans les lieux institutionnels, le cirque se rapproche de plus en plus des autres disciplines scéniques. Cette quête de reconnaissance ne menace-t-elle pas tout ce qui constitue l’originalité des arts circassiens? C’est le risque de toute forme d’institutionnalisation et il faut, en effet, veiller à ce que le cirque ne soit pas mort-né sitôt qu’il arrive dans un théâtre. Mais le cirque constitue aussi une très grande opportunité pour faire évoluer les autres arts de la scène, de par sa dimension populaire, du fait qu’il puisse se jouer hors des espaces dédiés à la représentation ou qu’il entraîne un décloisonnement des formatages. La dramaturgie circassienne, basée sur des intensités, est également une spécificité intéressante.

Vers quoi, selon vous, le nouveau cirque est-il en train d’évoluer? Je crois qu’il y a enfin quelque chose comme une histoire du cirque qui est en train de naître. Ce qui distingue la préhistoire de l’histoire, c’est l’avènement de l’écriture. Avant le cirque contemporain, les artistes ne se préoccupaient pas de leur inscription ou de leur prise de parole. Celles-ci sont, aujourd’hui, devenues un enjeu fondamental de notre discipline avec une notion de répertoire qui se construit à travers une documentation de la création.

Note: Celui qui tombe, Théâtre de Vidy, du 9 au 12 nov. Rés.: 021 619 45 45, www.vidy.ch. Carte Blanche avec quatre courtes pièces dont trois Fugues: Théâtre de l’Octogone, samedi 12 déc. Rés.: 021 721 36 20, www.octogone.ch. www.cieyoannbourgeois.fr (24 heures)

Créé: 23.10.2016, 11h52

En Suisse, tout reste à faire

L'association Pro Cirque défend les arts circassiens.

A côté de la France, terreau artistique et historique du nouveau cirque, ou du Canada, qui a propulsé le genre dans la sphère des grosses productions sensationnelles, les arts circassiens sont en développement un peu partout en Europe. En Suisse aussi, avec ProCirque comme fer de lance. Cette association professionnelle fondée en 2014 publie, ces jours-ci, les actes de son premier colloque qui a réuni, en juin, décideurs culturels, artistes et responsables du secteur. Car si le duo Zimmermann & de Perrot, James Thierrée ou la Cie Finzi Pasca rayonnent avec succès à l’international, le cirque contemporain peine encore à obtenir une vraie reconnaissance. Avec 70 écoles qui forment 10?000 élèves, la Suisse possède l’une des plus fortes densités de lieux de formation au monde. Mais la discipline peine, en réalité, à se défaire de son étiquette de «loisir».

«Les pouvoirs publics soutiennent ces structures dédiées aux amateurs et considèrent qu’elles en font assez, observe Stefan Hort, président de ProCirque. Tout reste à faire, en réalité. A ce jour, la formation professionnelle n’est pas reconnue. Pro Helvetia a depuis peu un répondant dédié au cirque mais, côté collectivités publiques, seul le Canton du Valais considère la création circassienne éligible à des soutiens, au même titre que le théâtre ou la danse. Il ne faut pourtant pas négliger les spécificités de notre art: avec sa dimension artisanale et sa technicité, autant physique que matérielle, produire un spectacle de cirque nécessite deux à trois plus de temps ou de moyens que dans d’autres domaines scéniques. Que le cirque contemporain trouve sa place sur des scènes institutionnelles est une évolution vraiment positive mais cela implique, aussi, que ces lieux adaptent leurs infrastructures pour supporter, par exemple, des agrès. ProCirque travaille autour de toutes ces questions, au moment où, justement, les domaines artistiques se décloisonnent et des frontières tombent grâce à des projets de plus en plus pluridisciplinaires.»

D'autres spectacles à l'affiche des théâtres

Sélections de spectacles d'inspiration circassienne, à voir cette saison.

«Lenga» par le GdRA, Groupe de recherche artistique. Une création acrobatique, musicale et vidéo autour des langues africaines oubliées. A voir au Théâtre de Vidy, du 1er au 12 novembre
«Un Poyo Rojo», un duel qui mélange danse, athlétisme, arts martiaux, acrobatie, percussion corporelle et clownerie. Un spectacle hors-norme à voir au Benno Besson à Yverdon, le 8 déc.
«Smashed» par la Gandini Juggling Company, mondialement connue pour avoir renouvelé l’art du jonglage avec du théâtre et de la danse. Ce spectacle, hommage à Pina Bausch, est à voir au Crochetan à Monthey, le 20 décembre.
«Kneep Deep», par la Cie Casus et ses quatre acrobates australiens et samoans qui proposent un spectacle poétique et sans le moindre artifice. Théâtre de Beausobre à Morges, le 14 février 2017.
«Pixel» par la Cie Käfig et le chorégraphe Mourad Merzouki. Un spectacle qui mélange hip-hop, décor numérique et acrobaties. Eblouissant! Au théâtre Le Reflet-Vevey, le 7 mai 2017.

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