«Mes spectacles découlent d’une nécessité, mystérieuse»

CultureLe metteur en scène italien Romeo Castellucci revient à Vidy, avec sa toute nouvelle création, «De la démocratie en Amérique». Interview.

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Dans "De la démocratique en Amérique", avant que ne débute un saisissant rituel païen qui convoque aussi bien les trompettes de Jéricho que la force picturale de Rothko, Elisabeth, femme d'un paysan puritain, voit sa foi en la terre promise ébranlée. Image: Guido Mencari

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Les spectacles de Romeo Castellucci fascinent autant qu’ils déroutent. Ils avancent par énigmes pour creuser l’âme humaine ou celle de notre société, brassant toujours les origines et les viscères de notre civilisation pour questionner l’ambivalence de l’homme. Avec des images chocs, parfois, avec une force esthétique toujours incroyable. De la démocratie en Amérique ne déroge pas à la règle. Dévoilée il y a quinze jours à Anvers (B), sa nouvelle création – saisissante de beauté plastique – fait sa première halte dès jeudi à Vidy. Avec ses trompettes de Jéricho qui descendent du ciel, avec l’American dream qui roule, cabossé, sur scène, avec ses danses folkloriques ancestrales, premières esquisses d’action communautaire.

Le metteur en scène italien s’est inspiré de Tocqueville, qui, après un long voyage aux Etats-Unis en 1832, a rédigé un essai devenu fondamental pour la réflexion politique occidentale. Cette plongée dans l’Amérique des pionniers prend la forme d’un grand rituel païen qui questionne la politique et raconte les balbutiements de la «nouvelle démocratie», à travers l’histoire d’un couple de paysans puritains. Ils sont venus en Terre promise avec l’espoir de participer à la création du nouveau Royaume de Dieu. Mais, face au silence de l’Eternel – un motif récurrent chez Castellucci –, la femme doute. Et révèle la perte d’innocence originelle d’un pays bâti sur l’amnésie de la démocratie grecque.

Quel est le point de départ de vos spectacles? Une idée? une image?

C’est plutôt mystérieux et peu raisonnable. Il s’agit d’une forme de nécessité aux multiples motivations. De la démocratie en Amérique découle de la fascination provoquée par la lecture de Tocqueville, d’abord pour sa langue, ensuite pour ce personnage qui s’appelle Amérique. Son essai est un véritable roman, avec un cadre dramatique extraordinaire. Il réalise, avec ses yeux d’Européen, un portrait épique du «désert américain», bien que le vrai sujet reste son analyse particulièrement intelligente de la naissance de la démocratie américaine. C’est la première de l’ère moderne qui s’est bâtie en dehors du modèle athénien usé par les siècles dans la vieille Europe. Il analyse les promesses et en montre les dangers et les limites.

C’est-à-dire?

Sous la plume de Tocqueville, on (re)découvre certains mots fondamentaux qui résonnent comme une première fois dans le désert américain. Je pense à «démocratie», à «contrat social», au droit mais aussi à la justice et l’injustice, etc. Qu’est-ce que veut dire «démocratie»? Telle une fleur – inconnue, bizarre et exotique, belle mais à la fois inquiétante –, elle est née au milieu d’un désert. Tocqueville en donne une définition nouvelle et, avec une grande finesse de pensée, révèle l’ambiguïté de ce mot, avec sa beauté et sa face sombre.

Une face sombre qui trouve où son origine?

Il a montré que la semence de cette nouvelle démocratie repose sur le phénomène de la Puritan Foundation, les bases puritaines et bibliques, amenées par les pionniers et qui définissaient la conception de la vie, celle de la communauté, le rôle de la loi, du pouvoir. En bref, le contrat social qui a dessiné le contour d’une «nouvelle égalité» – à prendre avec des guillemets, évidemment – entre les hommes. Cet ADN originel opère encore aujourd’hui aux Etats-Unis: l’individualisme, l’égoïsme entendu comme idéologie, le manque de charité sont des héritages de la culture puritaine des débuts. Avec une incroyable force prophétique, Tocqueville avait pressenti les dérives du système en osant dire le jeu dangereux d’une démocratie basée sur l’individu, via la tyrannie de la majorité, par exemple. Que signifie le droit de vote octroyé au peuple si la conscience de celui-ci est manipulée. En observant comment se formait l’opinion publique américaine, il avait compris, bien avant les autres Européens, l’importance fondamentale des médias.

Vous pensez à Trump? Impossible de ne pas voir dans votre spectacle une critique du pays actuel.

Il est légitime que les gens fassent des connexions. Le simple fait de parler de démocratie ouvre des portes sur notre époque, mais cela m’ennuie car mon spectacle n’est pas un commentaire. Un commentaire est toujours prévisible et stéréotypé. Mon spectacle n’est ni une illustration du livre de Tocqueville ni une tentative de parler de l’Amérique d’aujourd’hui. Il constitue une expérience.

Une expérience pour vérifier quoi?

C’est peut-être une excuse, mais j’ai pris cette idée de noyau puritain pour m’intéresser à l’étincelle qui a fait naître l’American dream et me demander ce qui se passerait si celle-ci venait à s’éteindre, si les racines de la démocratie américaine étaient coupées.

C’est cela qu’incarne Elisabeth, la paysanne qui perd la foi parce qu’elle a demandé mais que rien ne lui a été donné?

Oui. Face à une terre qui ne réussit pas à nourrir sa famille, elle doute et révèle le vide qui caractérise, finalement, toute la culture américaine, un «vide mélancolique» qui n’est pas nécessairement négatif – quand on le comprend dans sa dimension de vastitude – mais qui s’avère très profond. Celui-ci a, d’ailleurs, été traité par de nombreux grands artistes, de Melville à Warhol en passant par Rothko. Elisabeth révèle le malentendu de toute la culture américaine face à l’Ancien Testament, face à cette force musculaire qui a été le moteur de la naissance d’une Amérique dictée par Dieu. Telle l’avancée d’Israël dans le désert de Canaan, la conquête de la Terre promise s’est menée à travers l’idéologie du Manifest Destiny (ndlr: selon laquelle la nation américaine avait pour mission divine de répandre la démocratie et la civilisation vers l’ouest), dédouanant, ainsi, l’homme du massacre des Indiens.

Tout cela nourrit votre spectacle, qui avance, comme toujours, de manière abstraite. Pourquoi vos créations sont-elles si hermétiques?

Elles ne sont pas du tout hermétiques ou ésotériques. Mon travail est extrêmement géométrique et mes spectacles fonctionnent toujours avec une logique cachée. Cela peut surprendre, mais j’applique une stratégie de rapprochement avec le spectateur: j’enlève des informations pour lui donner de la place et le faire rêver. L’artiste est quelqu’un qui n’agit jamais seul. Il commence un travail puis se retire afin de laisser au spectateur la tâche de terminer sa création. C’est pour cela que mes spectacles ne sont jamais des commentaires ou des jugements. Il s’agit de quelque chose d’ambigu qui accepte l’ombre, quelque chose qui coupe le rapport avec la communication en tant que forme de pouvoir.

Avec une volonté permanente de tenter de réinventer la tragédie…

Tenter de reconstruire l’esprit de la tragédie est l’unique dimension possible pour le théâtre, mais il faut le faire avec la conscience que ce n’est pas possible, que cela aboutit inévitablement à un échec.

Une nécessité ou une urgence?

Toutes les époques ont leurs doses de mal. Je ne crois pas qu’aujourd’hui soit pire qu’avant. L’histoire est toujours chargée de douleur et l’art a évidemment un rapport avec cette douleur. Mais le théâtre n’est pas une thérapie ni un discours ou une réponse à ce qui se passe dans le monde. Il est le symptôme. Plutôt que de configurer des solutions, c’est plus important de donner la place à la responsabilité de chaque spectateur entendu comme adulte. Il ne s’agit donc pas d’élaborer le pire sur scène puisque le théâtre est né du pire. La tragédie est l’expérience et l’expression de l’erreur. Elle est tromperie de lieu, de mots, d’actions, et l’homme aime indubitablement tout cela.

Le théâtre est-il le seul lieu où réaliser cette expérience?

Il n’y a que l’art et le rapport avec la nature qui ont cette puissance. Peut-être la charité, aussi, si celle-ci est totalement désintéressée. L’art éveille la conscience face aux choses, face à l’autre, face à la douleur intime. C’est peut-être paradoxal, mais l’art est plus détaché de l’expérience que la politique, il propose une vision intime du fait d’être venu au monde.


Lausanne, Vidy Du 30 mars au 2 avril. Rés:021 619 45 45, www.vidy.ch (24 heures)

Créé: 25.03.2017, 19h57

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