Vidy donne de la voix aux artistes syriens

ScèneFin de saison avec «Alors que j’attendais», d’Omar Abusaada. Une parabole intime, «comateuse» et nécessaire, à l’affiche de nombreux festivals européens. Critique.

<i>Alors que j'attendais</i> joue des artifices du théâtre contemporain, avec scénographie et bande-son éclatées.

Alors que j'attendais joue des artifices du théâtre contemporain, avec scénographie et bande-son éclatées. Image: Didier Nadeau

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«Cinq ans après la révolution, Alors que j’attendais est l’occasion de faire un point sur la situation en Syrie. Quand la révolution a commencé, j’ai été enthousiasmé, présent dans les rues, actif à travers le théâtre, explique le metteur en scène Omar Abusaada (39 ans). Mais cinq ans plus tard, mon présent n’a rien à voir avec celui que j’espérais. Je pense qu’il est important de comprendre pourquoi nous en sommes arrivés là, alors que nos idéaux n’ont pas changé.»

A Vidy, mercredi et jeudi prochains, les artistes syriens prendront la parole. Entre exil et désenchantement, doutes et résistance. Créée il y a trois semaines au Kunstenfestivaldesarts à Bruxelles et présentée en Allemagne ce week-end, la pièce Alors que j’attendais fait une halte lausannoise pour deux représentations qui marqueront la fin de saison. Le spectacle prendra ensuite la route de plusieurs festivals coproducteurs, passant par Avignon (en juillet), par le Zürcher Theater Spektakel (en août) ou par Genève et le festival de La Bâtie (début septembre). Une mise à l’affiche des plus grandes scènes estivales européennes voulue comme soutien à un peuple pris en étau dans un conflit aux ramifications diffuses. Un soutien, surtout, à des artistes qui, pour beaucoup, ont cru au Printemps arabe de 2011, avant de fuir face au régime de Bachar el-Assad, dans une guerre civile menée sur fond d’autocratie et de terrorisme. Si Omar Abusaada réussit encore à vivre près des siens – multipliant les allers-retours avec les pays où circule son théâtre documentaire et politique –, la majorité de son équipe a déjà été contrainte, par mesure de sécurité, à la fuite. Les comédiens vivent entre Le Caire, Marseille ou Istanbul. L’auteur et dramaturge Mohammad Al Attar, qui a écrit Alors que j’attendais, s’est installé, quant à lui, à Berlin. Autant d’exils qui traversent d’un bout à l’autre la pièce, comme les nombreux autres thèmes liés à l’histoire contemporaine du pays, aux conditions de vie du peuple syrien, aux questions sociales ou religieuses…

Mises au point douloureuses

Fiction inspirée librement de faits réels, Alors que j’attendais dévoile l’intimité d’une famille autour de Taim, un artiste trentenaire dans le coma. Les événements se déroulent à Damas, en 2015-2016, apprend-on d’emblée. Après avoir été brutalement battu dans des circonstances mystérieuses alors qu’il traversait Damas et ses nombreux checkpoints, le jeune homme a été retrouvé sans connaissance. Défilent à son chevet sa mère, sa sœur (rentrée en urgence de Beyrouth), sa petite amie, son fidèle ami. Chaque visite à l’hôpital ou rencontre entre les protagonistes est l’occasion de confrontations et de révélations douloureuses ou de portraits de la société syrienne.

Les mises au point douloureuses se réalisent directement sous les yeux de Taim et ceux d’un double, un jeune Syrien qui a épousé, un temps, la cause de l’Etat islamique. Judicieuse idée de mise en scène, dès les premières minutes le comateux quitte, en effet, son lit pour aller, muet, à la rencontre des siens ou pour raconter, en parallèle, son parcours et ses idéaux. A renforts de musique, de paroles au micro, d’images filmées au téléphone portable lors des manifestations de 2011. En jouant, aussi, des artifices du théâtre contemporain, avec scénographie et bande-son éclatées.

Les histoires comme les temporalités se croisent. Le coma devient métaphore de la situation qui ronge ce «pays surréaliste». L’état végétatif est aussi la parabole de l’état dans lequel se débat une population face à ses ambitions (balayées) de démocratie et de modernité, face à ses fractures idéologiques, morales ou générationnelles. A chacun son refuge ou ses sursauts de vie. Qui dans le Coran, qui dans les vapeurs du haschisch ou les fêtes orgiaques, qui dans la fuite à l’étranger. «Les gens semblent avoir abdiqué», observera d’ailleurs la sœur, qui essaie de retrouver le sens d’une histoire diluée dans le cauchemar.

Omar Abusaada et Mohammad Al Attar avaient réussi un spectacle bouleversant avec Antigone of Shatila , qui réinterprétait le texte de Sophocle à travers les vrais témoignages de réfugiées au Liban. Alors que j’attendais n’a, de loin, pas la même force d’engagement. Si la fiction finit par diluer le réel, la pièce brille par contre d’une construction et d’une écriture finement élaborées. Certes, on a parfois l’impression d’assister à une proposition formatée pour le public occidental. Voile, avortement, sexualité… certains thèmes paraissent effleurés comme des passages obligés. Mais, passées ces maladresses, restent l’urgence, l’importance (et le plaisir) d’entendre une parole venue de l’intérieur, d’accompagner un questionnement mené dans sa complexité et sa sincérité.


Note: Lausanne, Théâtre de Vidy Me 22 et je 23 juin (20 h). En arabe, surtitré en français. Rés.: 021 619 45 45 www.vidy.ch (24 heures)

Créé: 18.06.2016, 17h54

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