«La finance est en proie à une crise des valeurs»

InterviewMarc Chesney, auteur de «De la Grande Guerre à la crise permanente», prône une finance attentive au bien commun

Le professeur de finance Marc Chesney est très critique sur les dysfonctionnements du secteur et des excès de ce qu’il appelle la «finance casino».

Le professeur de finance Marc Chesney est très critique sur les dysfonctionnements du secteur et des excès de ce qu’il appelle la «finance casino». Image: DR

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Comment permettre aux systèmes financiers de prospérer tout en ne mettant pas en danger les intérêts de la société? Cette question était au cœur de la première Conférence sur la durabilité et les réseaux financiers, qui s’est récemment te nue à l’Université de Zurich. Co-organisateur de l’événement et auteur du livre De la Grande Guerre à la crise permanente, le professeur de finance Marc Chesney s’est montré très critique sur les dysfonctionnements du secteur et des excès de ce qu’il appelle la «finance casino».

Près de dix ans après la faillite de Lehman Brothers, vous brossez un portrait très critique des systèmes financiers. Les leçons de la crise n’ont pas été tirées?

Les grandes banques, celles qui sont considérées comme «too big to fail», ont tiré les leçons de la crise, mais pas dans un sens souhaitable pour la société. Elles ont parfaitement compris qu’elles pouvaient prendre des risques inconsidérés et que cela ne porterait pas à conséquence. Elles savent qu’en cas de pertes, les contribuables paieront la facture. Cela les incite à poursuivre des stratégies hautement spéculatives à base de produits financiers opaques et complexes.

La stabilité du système financier n’est donc pas près d’être assurée?

On en est loin. Il faudrait que des mesures courageuses soient mises en œuvre. On ne les voit pas venir. En Suisse, la démocratie directe permet aux citoyens d’agir, et il ne faudrait pas qu’ils s’en privent. A ce sujet, une réflexion est actuellement menée dans l’objectif de lancer une initiative pour l’introduction d’une microtaxe sur tous les paiements électroniques.

Comment cette taxe peut-elle contribuer à plus de stabilité du système financier?

Cette microtaxe sur les transactions financières s’appliquerait à tous les paiements électroniques, dont le montant total en Suisse est de l’ordre de 100 000 milliards de francs par an. Les revenus permettraient d’abolir ou de diminuer sensiblement la plupart des impôts. La taxe simplifierait le système fiscal, et contribuerait aussi à freiner des activités de «finance casino» comme le trading à haute fréquence.

Qu’en est-il des règles introduites après la crise? Elles n’ont pas permis de brider les excès?

De nouvelles régulations sont en effet apparues, mais elles sont bien trop longues et complexes. Un système de règles simples et claires est requis. Les régulations actuelles sont le plus souvent contre-productives. Les petites banques, qui éprouvent de grandes difficultés à les mettre en œuvre, deviennent la proie de grandes banques, qui ainsi accroissent encore plus leur taille. Cela a pour effet d’augmenter les risques systémiques.

Donald Trump a nommé Carl Icahn comme conseiller. Ce dernier dit vouloir s’attaquer à la surrégulation. Un mauvais signe?

Ce type de politique a déjà été mis en œuvre et a débouché sur une crise majeure en 2008. Il serait temps de passer à des politiques qui défendent les intérêts du plus grand nombre, plutôt que ceux des grandes banques.

Vous déplorez une crise des valeurs au sein des systèmes financiers. Qu’est-ce qui cloche?

La crise actuelle n’est pas purement technique. Aujourd’hui, la finance est enseignée sans considérations humaines ou éthiques et est déconnectée des besoins de l’économie et de la société. Les individus sont supposés maximiser en permanence leur consommation, leur richesse ou leurs profits. Le «toujours plus» est présenté comme étant synonyme de «toujours mieux». Ça en devient maladif, une sorte de boulimie. Confondre l’être avec l’avoir débouche sur une impasse tant économique que morale. La finance devrait prendre le bien commun en considération. En tant que professeurs, nous devons le faire comprendre à nos étudiants. Il serait essentiel d’introduire une approche interdisciplinaire et d’analyser les valeurs de notre société avant de s’intéresser à la question technique des prix des actifs économiques.

Quels sont les risques à ne pas tendre vers plus de stabilité?

La situation est instable. Nous sommes toujours confrontés au risque de crise et des phases critiques nous attendent. Pour prendre une image, lorsque malgré le brouillard, une voiture roule à grande vitesse, un accident majeur est inévitable. Nul ne sait précisément quand il se produira, mais il adviendra. Ce sont des citoyens actifs qui sont requis pour démocratiquement reprendre en main le pilotage de la société et éviter des catastrophes financières, économiques et sociales. (24 heures)

Créé: 22.01.2017, 20h48

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