La Une | Mardi 21 mai 2013 | Dernière mise à jour 18:35
250 ans dans la vie des Vaudois

1835: Monneron le maudit

Par Michel Rime. Mis à jour le 16.04.2012

Ce natif de Morges atteint tôt les cimes de la poésie et se donnera la mort à 24 ans.

1/2 Romantique, comme cette huile sur toile représentant le glacier de Rosenlaui et exécutée en 1841 par le Genevois François Diday (1802-1877).
Image: J.-C. DUCRET, MUSÉE CANTONAL DES BEAUX-ARTS, LAUSA

   

La chute du poète

«Et le poète errant dans l’éternelle nuit,
De montagne en montagne et d’abîme en abîme,
Se berce dans sa chute au gré d’un vent sublime.
Il tombe, il rebondit, il tombe, il tombe encor,
Et de son œil sanglant jaillit l’étoile d’or.
Abîmes, vous chantiez, vous résonniez de joie,
Toi, terre, tu tremblais en accueillant ta proie.
Et les rocs de la pente, entrouverts ou rompus,
La cascade écrasée entre les pins barbus,
Et les vents de l’abîme et les flots du feuillage,
L’applaudissaient au loin à son sanglant passage.
Sous la brume il se plonge, et le voilà gisant
Dans l’herbe des vallons.»

(extrait, tiré des Alpes)

Cette année là:

1er février Le roi du Sikkim vend Darjeeling à la Compagnie anglaise des Indes orientales.
24 juin Première édition de la course hippique française du Prix du Jockey Club à Chantilly.
Russie L’Anglais Wilson ouvre l’une des premières sociétés par actions du pays, une filature.
Lausanne Création de l’Ecole normale pour former les instituteurs (-trices dès 1837).
8 septembre Le Républicain italien Mazzini gagne la Suisse, où il prépare une insurrection qui prévoit l’invasion de la Savoie et le soulèvement de la flotte de Gênes, provoquée par Garibaldi.

Hiroshige avant qu’il ne soit à la mode

7 titres

En cette fin du premier tiers du XIXe siècle, sept journaux paraissent dans la capitale vaudoise. La Gazette de Lausanne sort les mardis et vendredis chez le libraire-éditeur Vincent fils. Le Nouvelliste vaudois débarque les mêmes jours depuis chez Ducloux imprimeur. Il y a aussi le Bulletin des séances du Grand Conseil et le Journal de la société vaudoise d’utilité publique chez les frères Blanchard. Restent la Feuille religieuse, la Feuille des avis officiels et notre ancêtre, la Feuille d’avis de Lausanne.

mrm

Romantique jusque dans sa tragique disparition, Frédéric Monneron suit le parcours d’une comète. L’élève et ami de Juste Olivier monte haut dans le firmament et, encore jeune, brille par le rythme et les mots assemblés. Il écrit sa pièce maîtresse, Les alpes, à Lausanne en 1835. Mais, poursuivi par une chimère de pureté et d’infini, hésitant entre le Dieu de son père pasteur et les divinités mythologiques, il ne cesse de pourchasser un idéal, rencontré dans une vie antérieure. Finalement terrassé par une vision obsédante – «mon imagination effarée voyait le ciel dans l’Enfer et l’Enfer dans le ciel», écrit-il –, il bascule dans la folie et se suicide un matin de novembre 1837, loin des siens, au cœur de l’Allemagne, dans les environs de Göttingen, où il est venu parfaire son grec. «Nous, nous avons nos matins blêmes et l’âme grise de Verlaine, eux, c’est la mélancolie même…», chante Barbara dans Göttingen . Lorsque Frédéric naît à Morges, le 13 juillet 1813, son père, Charles, et sa mère, Louisa, sont veufs d’un petit mort en bas âge. Après lui suivront un frère, d’un an plus jeune, et une sœur. Claude Rivier, qui a consacré un ouvrage au poète maudit, écrit: «La prime enfance chez ses parents fut relativement heureuse.» Deux ans dans la nature de Saint-Cergue, où son père occupe la cure, comblent l’amour du garçonnet pour la terre. Il en gardera une empreinte profonde. Et sa grand-mère paternelle, Marianne Rose Uranie, écrit de la poésie. C’est elle qui le guide sur les chemins élégiaques. A sa mort, il se fend d’un texte émouvant et, dans le prologue des Alpes, l’invoque encore: «Assise à ton rouet tu me disais tes vers.»

A l’Académie en Belles-Lettres, Monneron se fait remarquer pour sa passion des rimes. Intransigeant avec lui-même, il détruit pourtant la plupart de ce qu’il écrit. A 20 ans, il lit devant la Société d’étudiants de Zofingue un long poème en plusieurs chants sur le major Davel. Ce n’est pas encore ça. La même année, il note dans son Journal que l’activité de son esprit est supérieure à celle de l’an passé, mais que, par contre, «l’agitation, le trouble, l’incertitude sont bien plus grands». Les démons, toujours les démons!

Juste Olivier revient en ce temps-là au pays et Monneron s’émerveille de son cours de philosophie de l’histoire. Il devient un intime du couple Olivier, qui se plaît à recevoir les élèves doués.

Les alpes, pour un concours

1835 voit jaillir des poèmes remarquables, dont un à M. Olivier : «Je vous vois quand, le soir, le meunier paît sa mule, ombre mélancolique assise au crépuscule…» Et ce sera Les alpes, qu’il tricote pour un concours de poésie organisé par l’Académie de Lausanne. Le but à atteindre: exalter la patrie. Il reçoit un accessit de 50 francs. De ce poème de 865 vers, Claude Rivier n’en retient que 268. En un prologue et huit parties, Frédéric Monneron flatte son goût de la montagne. Un poète monte vers les sommets pour fuir la misère du quotidien. S’arrêtant dans la cabane d’un chevrier, il rencontre un chasseur, en fait un sylphe déguisé, qui l’encourage à poursuivre l’ascension. Le pâtre l’implore de ne pas continuer, mais le voyageur s’élance et le chasseur le fait tomber (lire ci-contre).

Après le suicide de Monneron, Sainte-Beuve écrit: «Il y avait un vrai, qui pouvait devenir un grand poète (…). Il avait du génie.» Alfred Berchtold, dans sa Suisse romande au cap du XXe siècle, détaille: «Une pensée qui oscille entre l’aspiration au néant et l’attente passionnée d’un rayon de l’amour divin.» Bien sûr, font remarquer les critiques, on dénote chez lui des obscurités et parfois une pauvreté du vocabulaire, mais on reste séduit par une force et un charme certains.

De Lausanne, le poète s’en était allé à Munich, puis à Göttingen, à la rencontre d’érudits du grec. C’est à partir d’un texte d’Hésiode que Monneron reçoit sa fatale révélation. Comme il s’en confie par lettre à son ami Louis Bridel, il a peur de «tomber dans les filets de Satan».

Laissons conclure Juste Olivier: «Il avait compris l’harmonie qui existe entre le monde et nous et aimait à écouter la voix de la nature qui s’élève constamment vers le ciel et qui lui semblait, ainsi qu’à l’apôtre, un soupir de la création.»

Source: «Frédéric Monneron ou la nostalgie de l’au-delà», Claude Rivier, Ed. à la Carte, 2000. (24 heures)

Créé: 16.04.2012, 22h09

Publier un nouveau commentaire

Nous vous invitons ici à donner votre point de vue, vos informations, vos arguments. Nous vous prions d’utiliser votre nom complet, la discussion est plus authentique ainsi. Vous pouvez vous connecter via Facebook ou créer un compte utilisateur, selon votre choix. Les fausses identités seront bannies. Nous refusons les messages haineux, diffamatoires, racistes ou xénophobes, les menaces, incitations à la violence ou autres injures. Merci de garder un ton respectueux et de penser que de nombreuses personnes vous lisent.
La rédaction

J'ai lu et j'accepte la Charte des commentaires.

Caractères restants:

No connection to facebook possible. Please try again. There was a problem while transmitting your comment. Please try again.
Aucun commentaire pour le moment