
Martha Argerich lui avait piqué la première place au Concours de Genève en 1957, mais Maurizio Pollini s’était brillamment rattrapé en 1960 en décrochant, à 18 ans, le prix du Concours de Varsovie, éblouissant le grand Arthur Rubinstein, président du jury. Lequel s’exclama à cette occasion: «Techniquement, il nous surpasse déjà tous». Voilà de quoi mettre sur orbite une carrière de légende!
Mais après quelques mois de tournées à travers l’Europe, Maurizio Pollini se retire de la scène pendant une année, travaille seul pour élargir son répertoire et prend des leçons auprès d’Arturo Benedetti Michelangeli, autre géant du piano. Dans un entretien donné en janvier dernier à L’Express, le pianiste milanais a raconté cette expérience: «Il était l’inverse de Rubinstein, qui était extraverti et très sociable. La réserve de Michelangeli était extrême, mais le contact avec un artiste d’une telle exigence, également extraordinaire technicien du clavier, a évidemment été très salutaire pour moi. Ma voie était alors tracée, et j’ai compris que j’allais consacrer ma vie au piano.»
Par sa quête de perfection et son refus du tout pathos, Maurizio Pollini s’inscrit comme le plus fidèle disciple de Michelangeli. A la différence de son mentor, il a développé un répertoire très étendu, défendant bec et ongle les compositeurs vivants. S’il ne joue plus aujourd’hui pour les ouvriers dans les usines comme il l’a fait régulièrement dans les années 60 avec son ami Claudio Abbado, Maurizio Pollini n’a jamais perdu son enthousiasme à offrir les musiques les plus exigeantes au public le plus large. Ainsi, le cycle «Pollini Perspectives» qu’il présente jusqu’en juin 2010 à Paris va de Bach à Boulez et remplit la salle Pleyel par son seul nom.
Le pianiste a beaucoup hésité avant même de jouer la musique pour clavier de Jean-Sébastien Bach puisque l’œuvre n’a pas été écrite pour son instrument. Mais il a suivi le principe de Schumann, qui écrivait dans ses Règles de la vie musicale en 1850: «Que le Clavier bien tempéré soit ton pain quotidien»! Depuis 1985, il défend régulièrement en concert le 1er livre du Clavier bien tempéré, recueil de 24 préludes et fugues d’une indicible difficulté. Il a même attendu d’avoir passé l’âge de la retraite pour prendre le chemin des studios. Connaissant l’exigence de l’interprète, le soin scrupuleux qu’il apporte à chaque note, on peut imaginer qu’ici plus qu’ailleurs, son choix a été patiemment mûri. Même si le résultat déroute plus d’un mélomane (lire ci-contre), nul doute que ce double album s’inscrira comme un jalon dans sa discographie, à l’instar de ses Chopin visionnaires, ses intégrales Schönberg et Beethoven ou ses étincelants concertos de Bartók.
Deux derniers volets des Pollini Perspectives: le 7 décembre 2009 et le 22 juin 2010. Paris, salle Pleyel. www.sallepleyel.fr
CRITIQUE Anti-performance pour les uns, version ultime pour d’autres: comment expliquer que Pollini divise pareillement sur Bach? Avant même la première note, on entend Maurizio Pollini prendre sa respiration. Un bol d’air autant nécessaire pour le pianiste que pour l’auditeur avant de se plonger dans un récital fleuve d’une heure cinquante. Passé le 1er prélude en do majeur, tout en fluidité vaporeuse, le pianiste italien impose un son compact, un ton volontiers déclamatoire, une rigueur inexorable. Clairement, Pollini refuse d’imiter le clavecin. Le pianiste utilise ici toutes les ressources du grand Steinway, puissant et enveloppant. L’auditeur est vraiment dans l’instrument et la prise de son restitue idéalement cette immersion. Peu avare de pédale, Pollini laisse mourir avec majesté les résonnances à la fin des fugues. Libéré des soucis d’authenticité de l’école baroque, il ne cherche nullement à rattacher les pièces aux genres qui l’ont inspiré: tout esprit de danse, de fantaisie ou de divertissement est effacé. Et même, plus grave, toute velléité de phraser. Chez lui prime le souci de construire, d’équilibrer les lignes, de densifier l’espace, d’éclairer les structures. On a l’impression de visiter un monument sublime aux vastes et savantes proportions mais où toute intimité est proscrite.
Bach, The Well-Tempered Clavier I, Maurizio Pollini, piano, Deutsche Grammophon (distr. Universal)

En vacances deux semaines, nous vous proposons de (re)découvrir une partie des rencontres mises en ligne durant ce premier trimestre 2010:
Les petites communes abandonnées par la Nation?
La justice est-elle trop clémente avec les mineurs?
«Ces enfants blessés seraient condamnés si l'on ne faisait rien!»
«Oui, on peut être tuteur et heureux!»
C'est le médecin et psychanalyste anglais Michael Balint qui a commis voici quelques décennies...
Etes-vous favorable au renvoi systématique des criminels étrangers?
Dans une initiative, l'UDC préconise le renvoi des auteurs étrangers de délits y compris ceux relevant de la perception abusive de prestations sociales. Cette mesure vous semble-t-elle opportune?
Participez au sondage et au débat sur www.lesquotidiennes.com