
La confidence «du tiroir-caisse» tombait après une longue conversation, durant laquelle le romancier avait disséqué les adaptations de ses livres. Il n’avait pas raté la silhouette d’Aznavour l’Arménien dans Les fantômes du chapelier (1982), formidable polar de Claude Chabrol. L’écrivain et le cinéaste semblaient d’ailleurs taillés dans la même masse, curieux de nature humaine, passionnés par le criminel plus que par le crime. Chabrol révélera d’ailleurs une tendresse inédite de l’écrivain avec Betty (1991), portrait d’une écorchée vive que transcende Marie Trintignant. Car la popote Mme Maigret, comme Clémence Bouin (Simone Signoret), vraie harpie dans Le chat (1971), ou Bébé Donge (Danielle Darrieux), liquideuse de mari dans La vérité sur bébé Donge (1951), ne subliment guère la femme… Qu’importe.
La faute à Jules? Le fameux commissaire Maigret a attiré des milliers de lecteurs mais ses spectateurs se comptent par milliards. Jean Richard, puis Bruno Cremer, ont fumé sa pipe en série, Raimu, Michel Simon, Charles Laughton et Jean Gabin ont porté son trench au cinéma. Simenon avait tranché. «Comment voulez-vous que quelqu’un voie Maigret et soit Maigret tel que je l’ai eu dans la tête quand j’ai créé Maigret?» confiait-il à Maurice Piron et Robert Sacré en 1982. Pour l’auteur, voir ses personnages complètement défigurés, complètement différents de ce qu’ils ont été, «c’est tellement énervant…»
«Plus intuitif qu’intelligent» selon Boileau et Narcejac, Maigret laisse le champ libre à ses interprètes, entre moues songeuses et regards perplexes. Loin des flics à l’américaine, le commissaire intemporel et universel se montre en empathie avec la laideur du monde. Plus que la traque, il apprécie l’aveu…
Reste que dès 1932, avec La nuit du carrefour, de Jean Renoir, les cinéastes s’intéresseront à l’œuvre de Simenon. Combien de ratés pour quelques chefs-d’œuvre – Panique, avec Michel Simon, son remake, Monsieur Hire, de Patrice Leconte, En cas de malheur, de Claude Autant-Lara, L’aîné des Ferchaux, de Melville, avec Belmondo? «Jamais je ne vois les adaptations de mes œuvres, ni au cinéma ni à la télévision», assurait Georges Simenon pour régler le problème, cabotin et… visionnaire.
A lire: Autodictionnaire , de Pierre Assouline, éd. Omnibus, dès le 3 septembre. A voir: Simenon vu par Claude Chabrol, à la Cinémathèque suisse, du 1er au 11 septembre.
En 1960, Georges Simenon préside le Festival de Cannes. Une année houleuse qui voit L’Avventura, d’Antonioni, conspué jusqu’au massacre, tout comme La dolce vita, de Fellini, traité de «pur film porno»… Pourtant, le jury hésite entre ces deux brûlots pour la Palme d’or. Le président Simenon fouette ses troupes, partisan total de La dolce vita: «Je viens de voir la plus grande révolution à l’écran depuis les débuts du cinéma et je pars aussitôt en Suisse si mon jury ne me suit pas.» C’est dit, La dolce vita obtient la Palme d’or et Fellini déclare: «C’est à Simenon que je dois ma vie et ma carrière…» Le maestro n’oubliera jamais le romancier. Mieux, une vraie complicité naîtra, comme en témoigne cette confidence de Simenon au cinéaste: «Vous savez, Fellini, je crois que dans ma vie, j’ai été plus Casanova que vous! J’ai fait le calcul, il y a un an ou deux. J’ai eu 10 000 femmes depuis l’âge de 13 ans et demi. Ce que j’ai pu faire l’amour entre deux portes, c’est invraisemblable! Mais ce n’est pas parce qu’on cherche un contact humain qu’on le trouve. On trouve surtout le vide, n’est-ce pas?»
Vingt-cinq ans plus tard, Fellini défend Ginger et Fred à Zurich. Enfin, défendre, façon de parler. Le cinéaste ne cache pas sa grogne et accorde un seul entretien personnalisé. «Vous travaillez bien pour 24 heures à Lausanne, demande-t-il à Bernard Chappuis, alors jeune recrue de la rubrique cinéma. Oui? Eh bien, je vais vous expliquer le pourquoi de cette interview exclusive. A Lausanne vit un très cher ami, que j’estime et que j’admire beaucoup, Georges Simenon. Alors, je prends le prétexte de cette rencontre pour dire: «Hello, cher Georges, comment tu vas? Toutes mes salutations, toute mon affection, toute ma gratitude, tous mes vœux.» Décrispé, rayonnant, Fellini concluait, ému: «Tu dois faire le titre avec ça, avec ce salut à mon vieil ami.»
Série Maigret avec Jean Richard
Avec vingt-trois ans d’enquêtes (de 1967 à 1990) pour 92 films, Jean Richard est sans conteste le plus célèbre interprète de Maigret. Imposant, fumeur de pipe invétéré, Jean Richard a bénéficié des conseils de Simenon dès les premiers épisodes. Impressionné, il écouta les conseils du maître à la lettre et sa vision du commissaire Maigret demeure celle que Simenon préféra. Plusieurs DVD existent, mais le plus intéressant est un coffret de 6 DVD regroupant les meilleures enquêtes. Disponible sur le site Amazon.fr. Prix: 49 € 50.
Série Maigret avec Bruno Cremer
Bruno Cremer a endossé à 54 reprises le fameux costume du célèbre commissaire, entre 1991 et 2005. Ce coffret DVD comporte 42 épisodes. Les douze téléfilms manquants n’ont jamais été édités en DVD pour une sombre histoire de droits. Aux commandes de ces épisodes, on retrouve, entre autres, <br/>le Suisse Claude Goretta et le Français Pierre Granier-Deferre, fan de Simenon. Dernier Maigret, Bruno Cremer dresse un portrait qui colle à l’image laissée dans ses écrits par Simenon. Disponible sur le site Amazon.fr. Prix: 149 € 49.
Betty, de Chabrol au cinéma Capitole
Fin connaisseur de Simenon, Claude Chabrol a adapté deux romans du grand Georges. En 1982, il dirige Serrault et Aznavour dans le désormais classique Les fantômes du chapelier. Moins connu, Betty, en 1991, laisse le souvenir d’une actrice chavirante, feu Marie Trintignant, dans ce drame intimiste. Chabrol devait présenter ce chef-d’œuvre à Lausanne. Pour des raisons de santé, il est remplacé par John Simenon, fils de l’écrivain, au cinéma Capitole, à Lausanne, vendredi 4 septembre, à 20 h 30.
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