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Un amateur d’art yverdonnois dans l’Italie du XVIII siècle

1792 | De son pèlerinage, Béat de Hennezel a rapporté un journal enfin réédité et des gouaches.

© MUSÉE D’ART ET D’HISTOIRE DE GENÈVE | A Rome, l’Yverdonnois renoua avec d’anciennes émotions d’étudianten architecture: cet imposant intérieur du Panthéon, il l’a d’abord dessiné à l’encre de Chine avant de le gouacher.

GILBERT SALEM | 28.11.2009 | 00:01

Le 14 février de cette année-là, un voyageur à perruque poudrée et à bésicles écrit à une amie, Catherine de Sévery, châtelaine de Mex, près de Cossonay, cette lettre qui relate le commencement d’une expédition artistique et individuelle: «Enfin me voici à Rome en bonne santé, sans aucun accident et beaucoup moins fatigué d’un long voyage que je pouvais m’en flatter, car il a été de trois mois et quelques jours, c’est bien long.»

L’auteur de cette prose, en lettres serrées mais joliment tournée, est un homme de 58 ans. Un vieillard – à cette époque, on cesse d’être jeune à 20 ans.

Or, les amis épistolaires de Béat de Hennezel savent que cette chattemite a de la vigueur à revendre. Qu’en pur mondain, il a étudié l’architecture en lui préférant la peinture et les belles-lettres, et qu’il est un aristo huguenot archétypique du Pays vaudois: ses ancêtres français s’y étaient réfugiés au XVIe siècle déjà, et lui ont transmis un art de se plaindre qui va de pair avec la culpabilité réformée.

Son odyssée italienne, qui se déroulera de 1792 à 1796, s’inscrit dans la tradition anglaise du Grand Tour, qui se propage sur le continent, et consiste en un pèlerinage en Italie sur la trace des classiques latins qui ont nourri la pensée occidentale. Passage obligé à Rome, mais aussi à Florence ou à Naples. Les campagnes traversées ont leur importance: ne servirent-elles pas de décor aux dialogues bucoliques entre Tityre et Mélibée, ces bergers virgiliens transfigurés par le pinceau de Nicolas Poussin, au XVIIe siècle? On les reconnaît à présent sur la couverture du journal complet de Béat de Hennezel, enfin recomposé et édité dans la remarquable collection Ethno-Doc.

Croqueur de vie

Pour notre Yverdonnois, ce grand tour est l’occasion de rencontrer des artistes fameux – dont des Suisses – installés dans la Ville éternelle. Et de faire provision d’anecdotes et d’observations piquantes, qui enrichiront son répertoire dans les salons patriciens vaudois où il a son rond de serviette. Il prend des notes éparses, rédige des lettres et peint «en touriste» comme aujourd’hui on photographie. In situ, il relève à la mine de plomb des plans de ruines, de temples, des scènes de vie qu’il encrera et gouachera dans sa chambre par temps de pluie. A Rome, c’est l’intérieur du Panthéon. En Campanie, la colonnade de Paestum, le Vésuve, des bergers. Dans ses croquis humains, Hennezel est plus doué. Il a «un tempérament vrai de caricaturiste, à la Hogarth», dit Robert Netz, qui a établi et annoté l’ouvrage. Trois lustres après son long voyage, Béat de Hennezel mourra de vieillesse à Paris, rue Saint-Honoré, en 1810, à l’âge de 76 ans. Après avoir été un malade difficile.

J’ai retrouvé les bergers de Virgile, Editions d’En-Bas.


Un gentilhomme sans fortune, pingre mais humain

Sur la couverture du livre, en une petite vignette vert tilleul, se profile la frimousse renfrognée du diariste yverdonnois. Les lèvres fines de Hennezel grimacent comme s’il avait croqué dans un fruit acide. Cet unique portrait existant de notre personnage est de Jean-François Sablet, dit le Romain. Il s’accorde à merveille à l’écriture acidulée de son modèle, que Robert Netz va jusqu’à comparer à la verve d’un Voltaire. Notre confrère perçoit en Hennezel l’âme d’un misanthrope qui «n’aime décidément personne et qui ne se supporte lui-même qu’à peine». L’objet de son étude se serait aigri à cause de déboires familiaux, d’une situation de cadet sans fortune, de sa solitude de célibataire. «Les traits de bonté, d’honnêteté, de désintéressement qu’il découvre parfois chez son semblable l’étonnent, le dérangent.» C’est aussi un ladre, pour le grand bonheur des historiens, car il consigne dans ses carnets ses plus petites dépenses: le coût de deux citrons à la piazza Navona, en 1792, ou de quatre harengs et dix-neuf œufs…

On imagine enfin ce gentilhomme vaudois aux humeurs déjetées condamné à se barder de patience dans des trajets en diligence qui cahotent d’Yverdon jusqu’à Marseille, de Marseille à Rome, de Rome à Naples. Il préfère la marche
à pied: «On dépend de tout lorsqu’on dépend d’un maudit carrosse; et il faudrait avoir toujours l’argent à la main si l’on ne savait pas se défendre; ces habitants des grandes routes sont si avides et de si petite foi; un voyageur à pied leur échappe...»

Mais au plaisir de se dégourdir les jambes s’ajoute celui de respirer, entre deux rocailleries, la grande figue d’Inde, le genêt blanc des talus vésuviens. Et d’observer le bas des jupes de la paysanne de la région de Pompéi, qui sont «à plis arrêtés par le haut du tiers de leur hauteur».




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