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Une biographie rappelle le souvenir de Serge Lifar

1985 | Le célèbre danseur et chorégraphe russe a offert ses archives à la ville de Lausanne.

© ARCHIVES SUISSES DE LA DANSE | Avec Nina Vyroubova, Serge Lifar esquisse un pas de deux à l’occasion de l’inauguration de l’Académie de danse de Lausanne, en 1954.

GILLES SIMOND | 23.01.2010 | 00:01

En 1923, âgé d’à peine 18 ans, Serge Lifar, danseur russe prometteur, découvre Lausanne. Quelques mois plus tôt, il avait débarqué à Paris de sa Kiev natale afin d’entrer dans les Ballets russes. La troupe vient donner deux représentations au Théâtre municipal et le jeune homme, plein d’ambition, est encore loin de se douter de l’importance que prendra la ville dans sa vie. Soixante-deux ans plus tard, il reçoit des mains du syndic, Paul-René Martin, la Médaille d’or qui récompense depuis 1981 des personnalités faisant honneur à la cité. En 1985 toujours, Serge Lifar remet son abondante documentation professionnelle aux Archives de la ville. Fin 1986, le Musée historique lui consacre une importante exposition baptisée «Une vie pour la danse». Mais le danseur devenu chorégraphe n’a pas le temps d’en profiter: atteint d’un cancer, il décède le 15 décembre.

Jean Pierre Pastori, qui a travaillé cinq ans à sa biographie (lire ci-contre), rappelle que le danseur Serge Lifar fut célébré, voire adulé, par les amateurs de danse de son époque: «Une œuvre d’art, un chef-d’œuvre de la nature». «Un félin, un corps à la Donatello, avec des cuisses longues, des attaches aux genoux extraordinaires». «Le genou pur, la cheville mince et sèche, le thorax bombé, vaste et profond, où il retient, en sautant, un souffle inépuisable», pouvaitt-on lire. Il fut aussi un très grand chorégraphe, qui savait galvaniser ses troupes.

Visites privées

Les Vaudois ont eu à plusieurs reprises l’occasion de constater de visu son talent, comme en 1931, lors de la Fête des Narcisses de Montreux, avec le Ballet de l’Opéra de Paris, puis à Lausanne, avec le Nouveau Ballet de Monte-Carlo, en 1946. Dans les années 1950, lorsqu’il est à la tête du Ballet de l’Opéra de Paris, il donne diverses représentations à Lausanne, aussi bien au Théâtre municipal qu’à la patinoire de Montchoisi – en plein air! –, et plus tard au Théâtre du Palais de Beaulieu (il a donné des conseils aux architectes lors de la construction de la scène).

Après la guerre, Lifar effectue également des visites privées dans la capitale vaudoise. Il y retrouve son amie Coco Chanel, qui fut comme lui accusée de connivence avec l’ennemi allemand, et réside alors soit dans sa maison, du côté de Sauvabelin, soit au Lausanne Palace. C’est Coco Chanel qui, en 1945, offrit à Lifar la précieuse partition originale du Sacre du printemps de Stravinski, qui fut l’une des pièces maîtresses de sa collection.

En septembre 1954, Lifar fait à nouveau l’actualité dans la capitale vaudoise. Accompagné de quelques danseuses étoiles, il vient lancer l’Académie de danse de Lausanne, près du pont Bessières. Il en a pris la direction artistique, mais en délègue la direction à un autre danseur russe, Nicolas Zvereff. En 1960, Lifar offre à Lausanne la première de son ballet La dame de pique. La ville se targue alors de devenir «capitale mondiale de la danse».

Compagne de Lifar depuis 1958, la comtesse Lillan Ahlefeldt-Laurvig avait séjourné dans un pensionnat lausannois. C’est dans ces multiples liens, créés au fil des décennies, qu’il faut voir la raison de l’installation du couple dans le canton, en 1981. Le danseur et la comtesse sont brouillés avec Paris où, selon eux, Lifar n’est pas reconnu à sa juste valeur. Il emmène avec lui ses archives et ses collections, accumulées tout au long de sa carrière et de ses relations avec de très nombreux artistes.

Le couple s’installe tout d’abord à l’Hôtel Righi Vaudois de Glion-sur-Montreux, dont une annexe lui sert de dépôt. Puis, malgré la location d’un appartement à l’avenue Juste-Olivier, il descend au Beau-Rivage Palace de Lausanne. C’est là que Lifar passe les deux dernières années de sa vie, et c’est dans sa suite avec vue sur le Léman qu’il rend son dernier souffle. Il avait hésité à se faire enterrer non loin de Coco Chanel, au cimetière du Bois-de-Vaux, près d’Ouchy, mais finit par choisir Sainte-Geneviève-des-Bois, en banlieue parisienne. Il y repose au milieu de sa famille.


 

Une beauté diabolique

Méticuleusement documentée, fourmillant d’anecdotes, la biographie publiée par Jean Pierre Pastori nous décrit Serge Lifar comme un personnage extrêmement séduisant, au charisme indéniable, mais doté d’un caractère versatile, voire ombrageux, narcissique et mégalomane. Cette ambiguïté explique le sous-titre
du livre: La beauté du diable… Chroniqueur de danse pour 24 heures depuis vingt ans, aujourd’hui directeur du château de Chillon, l’auteur a régulièrement fréquenté celui qui se baptisait «choréauteur» et qui lui avait un jour déclaré: «Oui, j’ai pu exercer une certaine fascination sur les femmes, les hommes et même les animaux.» Si l’auteur a puisé dans ses souvenirs, il est aussi remonté à la source, multipliant les lectures, fréquentant assidûment les archives, accumulant les témoignages. Et il livre un portrait qui est aussi celui d’une époque révolue, de cette bonne société internationale qu’aimait fréquenter Lifar, où se croisaient artistes, aristocrates, politiciens et hommes d’affaires «balletomanes».

Peu avant sa mort, l’ancien «mignon» de Diaghilev avait pris soin de publier lui-même son autobiographie, Les mémoires d’Icare, afin d’entretenir sa légende dorée. En le décrivant avec ses ombres et ses lumières, Jean Pierre Pastori le fait redescendre sur terre.

Serge Lifar - La beauté du diable, Jean Pierre Pastori, Ed. Favre, 208 p., 30 fr.




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