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Les inquisiteurs traquent le démon en terre vaudoise

1448 | C’est autour du Léman qu’est né l’imaginaire moderne de la sorcière, avec balais et sabbat.

© ÉDOUARD CURCHOD | Le château de La Tour-de-Peilz a abrité au XVe siècle les interrogatoires de l’Inquisition, chargéede débusquer les adorateurs du Malin.

MARC ISMAIL | 05.12.2009 | 00:01

Il flotte un lourd parfum de soufre dans le ciel veveysan, en cette fin d’hiver. Depuis des mois, la rumeur enfle, se répand sournoisement comme le souffle chaud du Malin. Sous leurs airs de bons chrétiens, des habitants de la région se réuniraient en conclave pour adorer le Diable et se livrer avec lui aux pires dépravations.

Aux Monts-de-Corsier, à ce qu’on dit, des hommes et des femmes se retrouvent la nuit, loin des regards. Ils y blasphèment et profanent les symboles les plus sacrés. Ils forniquent avec le démon, mangent des enfants et concoctent des potions maléfiques. Ces êtres abominables, qui complotent à renverser le pouvoir pour établir la domination de leur maître, se cachent parmi la population honnête et pieuse.

Ce pourrait être cette voisine un peu étrange ou ce beau-frère devenu mystérieusement riche. Et ces bêtes tombées subitement malades, cette grêle qui a fait des ravages... Il y a forcément un responsable!

Les inquisiteurs débarquent

Face à tant de rumeurs, les autorités de la région se doivent de reprendre sans attendre les choses en main. Mais la nature même de l’adversaire, Satan en personne, exige des renforts armés de la protection du Très-Haut. Venus de Lausanne, les inquisiteurs dominicains, menés par Pierre d’Aulnay et les officiers de l’évêque, débarquent.

La traque est lancée. Ils enquêtent, arrêtent et questionnent derrière les murs épais du château de La Tour-de-Peilz, suivant un protocole précis, ne laissant aucune place à l’improvisation. L’aveu représentant à la fois la preuve ultime de culpabilité et le premier pas vers le pardon divin, on met tout en œuvre pour l’obtenir.

Les hommes d’Eglise n’ont pas le droit de verser le sang. Alors, ils font preuve d’imagination. Leurs bourreaux suspendent et précipitent, arrachent les articulations, versent du vinaigre dans les orifices. Pas par plaisir. «Les inquisiteurs ne sont pas des tortionnaires sadiques. Ils sont convaincus de l’existence d’une menace terrible, qu’ils doivent débusquer et combattre», insiste Martine Ostorero, enseignante à l’Université de Lausanne et spécialiste des procès de sorcellerie dans la région.

Certes, les biens du futur condamné sont redistribués aux inquisiteurs, mais là n’est pas la principale motivation. Il faut délivrer la société du mal.

La méthode fonctionne, et les langues se délient. Elles avouent l’inavouable, confessent l’abject avec force détails. Jacquet Durier, médecin blonaysan, avoue «spontanément» avoir mangé ses propres enfants. Catherine Quicquat, femme d’un tailleur de pierre veveysan, décrit la semence du Diable, si froide qu’elle l’a rendue malade.

Nouveaux hérétiques démasqués

Peu à peu, d’aveux en dénonciations, les inquisiteurs mettent à jour le réseau maléfique qu’ils cherchent. Le nom de ses adeptes? Les hérétiques vaudois modernes. Pas les Vaudois du canton, ni les disciples de Pierre Valdo, ce marchand lyonnais à l’origine de la dernière hérésie du Moyen Age. Mais une hérésie nouvelle, qui se développe sous l’égide des démons. On ne parle pas encore de sorcier, ni de sabbat. Les hérétiques vont à la «synagogue du diable», un vocable qui trahit bien le fond d’antijudaïsme qui règne à l’époque, bien que les Juifs ne soient pas particulièrement visés par ces procès.

Aucune classe sociale n’est épargnée par la chasse. Pauvres paysans ou riches bourgeois, tous risquent, par une dénonciation ou un faisceau d’indices, la question et le bûcher. Seuls les noms à particules ne sont pas inquiétés. La grâce du Dieu sans doute…

Sans le savoir, les clercs qui rédigent alors avec une précision tatillonne les procès-verbaux de ces interrogatoires posent pour la toute première fois les bases de l’imagerie de ce qui deviendra, dans tout le monde chrétien, l’image archétypale de la sorcière: sabbat nocturne, vol sur des balais, adoration du Diable incarné par un animal.

Douze victimes du bûcher

Devenue folklorique et inoffensive aujourd’hui, cette imagerie représente alors l’incarnation de toutes les peurs. Et, plus encore, dans cette société profondément marquée par la morale d’une Eglise qui se veut toute-puissante, un reflet en négatif de toutes les valeurs et les symboles qui la structurent.

Au terme de cette série de procès fondateurs, une douzaine de malheureux sont brûlés vifs en public, devant l’église de leur commune d’origine. Comme des vagues d’épidémie successives, les chasses se répandent à travers le pays et dans les contrées voisines.

Cette longue série de persécutions, commencée de façon systématique en Suisse au milieu du XVe siècle, se terminera près de trois siècles et demi plus tard en Suisse alémanique, avec l’exécution d’Anna Göldin, en 1782.

«Folâtrer avec les démons» de Martine Ostorero, Cahiers lausannois d’Histoire médiévale (CLHM 47), 2008




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