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L’écrivain le plus lu au monde est un grand auteur

LITTÉRATURE | Bien plus que le seul «père de Maigret», Simenon fut un médium du roman capable d’endosser toutes les destinées. Recordman mondial des œuvres les plus traduites, il a pourtant longtemps été snobé par le monde littéraire.

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JEAN-LOUIS KUFFER | 29.08.2009 | 00:01

Cité par l’Unesco comme l’écrivain contemporain le plus lu au monde au vu du nombre de ses traductions, Georges Simenon fut longtemps snobé par une bonne partie du monde littéraire et académique, particulièrement en France. Les reproches qui lui étaient faits touchaient à sa prolixité et à la présumée platitude de son écriture. Etait-il concevable qu’un auteur produisant une moyenne de cinq à dix romans par année pût être autre chose qu’un marchand de soupe, et le «style Simenon» ne se réduisait-il pas qu’aux clichés d’une trop fameuse atmosphère poisseuse, dans laquelle se traînaient des «antihéros» interchangeables?

Si ces questions ont nourri la suspicion des gens de lettres, certains de ses pairs lui vouaient la plus naturelle admiration. André Gide le premier, qui lui manifesta autant de respect professionnel que d’affectueuse attention, l’avait écrit: «Il est le plus grand de tous… le plus vraiment romancier que nous ayons en littérature.» Et William Faulkner de surenchérir: «J’adore lire Simenon. Il me fait penser à Tchekhov.»

A propos de son écriture, on rappellera que la très stylée Colette fut la première, à la lecture de ses textes, à lui conseiller de «faire moins littéraire», devinant que cet écrivain était de la race rare de ceux qui en disent le plus avec le moins de mots.

Pouvoir d’évocation unique

Le professeur Jacques Dubois, qui a établi l’édition de La Pléiade, ne dit pas autre chose: que l’écriture de Simenon n’a rien qui «brille» mais qu’elle relève d’une «langue-geste» au pouvoir d’évocation sans égal, restituant la sensation physique autant que l’intuition, la perception profonde, instinctive, des moindres «messages» du corps et du cœur humains, attentif à l’extrême aux relations entre individus, filtrées par son art du dialogue et du non-dit.

Au demeurant, le succès universel de Simenon n’est dû ni à son seul style ni au seul Maigret. Il est vrai que celui-ci est l’un des plus beaux personnages de la littérature policière, auquel l’auteur a donné quelques traits particulièrement attachants de son propre père. Mais le commissaire n’est qu’un des innombrables personnages de Simenon, dont l’empathie humaine est aussi étendue que sa porosité à toutes les atmosphères et à tous les «gestes» humains.

Simenon voit l’homme au travail, autant que l’individu en rupture de routine et de normalité. Les romans de Simenon sont pleins de personnages qui, d’un jour à l’autre, rompent avec le train-train. Pas par révolte déclarée, sociale ou politique, mais presque biologiquement, comme une plante se tournant vers le soleil. Et c’est La fuite de Monsieur Monde , c’est la folle échappée de L’homme qui regardait passer les trains , c’est le rêve africain du Coup de lune ou du Blanc à lunettes . Autant d’espoirs et de rêves brisés, que les humains de partout reconnaissent.

Dans Lettre à mon juge – roman clé pour comprendre le romancier, tout comme Lettre à ma mère et Le livre de Marie-Jo sont des confessions décisives pour comprendre l’homme –, nous touchons au cœur de cette nostalgie d’un ailleurs plus simple et plus vrai qui pousse les individus au bout d’eux-mêmes. Evoquant le suicide de son père, viveur et buveur invétéré, trompant à n’en plus finir une femme admirable et qu’il aime pourtant, le fils criminel de Lettre à mon juge essaie de comprendre le désespéré et déclare sur un ton rappelant Bernanos: «Je ne vous dirai pas que ce sont les meilleurs qui boivent, mais que ce sont ceux, à tout le moins, qui ont entrevu quelque chose, quelque chose qu’ils ne pouvaient pas atteindre, quelque chose dont le désir leur faisait mal.»

A un moment donné, n’importe quel quidam peut ressentir le vide de sa vie et en souffrir. Les plus «purs» quittent alors le monde pour le «désert» du contemplatif, du mystique ou du saint. Chez Simenon: du déviant ou du clochard. Dans l’univers de Simenon, que notre confrère Henri-Charles Tauxe a justement caractérisé, ce sentiment du vide social ou affectif renvoie à une autre sorte de «vide» dont parlent les mystiques de toutes les traditions, qu’il soit «néant capable de Dieu», chez Pascal, ou vide-plein du bouddhisme zen. Cette nostalgie de l’infini luit «comme un brin de paille» dans les ténèbres suavement abjectes, sourdement tragiques et infiniment humaines des romans de Simenon.

Georges Simenon. De l’humain au vide, Henri-Charles Tauxe, Paris, Buchet-Chastel, 1983.




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