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Politique

«Les JO de Londres seront ceux de la contradiction»

Par Anetka Mühlemann. Mis à jour le 24.07.2012

La grand-messe du fair-play est aussi le théâtre de jeux de pouvoir moins avouables. Le point avec l’historien lausannois Jérôme Gygax, auteur de «Olympisme et guerre froide culturelle: le prix de la victoire américaine».

L'historien lausannois Jérôme Gygax est chercheur à la Fondation Pierre Dubois et boursier du Fonds national suisse.

Cet ouvrage donne une approche saisissante des jeux olympiques devenus, après la Seconde Guerre mondiale, le terrain d'un affrontement culturel et idéologique. Basé sur des documents d'archives de la Maison Blanche, du CIO et d'autres, il met le doigt sur d'impressionnants mécanismes. Le tout en 500 pages. Il est disponible chez Payot (66,20 francs) ou sur amazone.fr (60 euros). (Image: DR)

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Votre dernier ouvrage porte sur les jeux Olympiques durant la guerre froide. Pourquoi avoir choisi cette thématique?
- Ce qui est intéressant dans cette approche, c’est que l’olympisme s’inscrit dans une activité culturelle qui est le sport. Durant cette période, les jeux olympiques vont prendre une place spéciale dans l’agenda politique. Autant la guerre froide a été un conflit d’image, d’opinion et d’idéologie, autant les jeux Olympiques sont devenus le point focal de l’attention du public et l’objet d’instrumentalisation par les acteurs internationaux. Un de ces acteurs principaux, les États-Unis, prennent très tôt conscience de quelle manière les différentes sphères de la vie (économie, politique, culture etc…) s’intègrent les unes les autres. On réalisera plus tard que la guerre froide a été gagnée avant tout sur le terrain culturel, avec la victoire du modèle de société imposé par les américains, le corporate power et l’ultra-libéralisme. C'est sur ce terrain là que les Américains ont cherché à s’imposer une fois celle-ci terminée.

Les États-Unis ont été les plus efficaces à instrumentaliser les jeux Olympiques à des fins de propagande. Comment s’y sont-ils pris?
- Il y a tout d’abord la recherche de la victoire sportive, en tant que démonstration symbolique de la puissance. Ensuite, ils ont su contrôler le calendrier dans toute son amplitude, mettant en avant les travers des sociétés non-démocratiques produisant des hommes-machine (ndlr : absence d’individualisme dans des régimes socialistes et communistes). Ceci s’accompagne d’une capacité de médiatisation de la dissidence sportive, notamment lorsque les athlètes de l’Est faisaient le choix de passer à l’Ouest. Sans oublier les sanctions visant à marginaliser l’autre, dans le cas des boycotts (ndlr : une cinquantaine de pays ont refusé de participer aux JO de Moscou de 1980) ou d’empêcher la participation des athlètes adverses sur son sol. Si vous poussez l’autre au dehors, vous l’excluez de la communauté internationale. La stratégie appliquée au sport est celle appliquée à d’autres sphères de la politique… et ne fait en somme que refléter ce qui se passe au niveau supérieur dit de la haute politique.

Ces pratiques ont-elles perduré jusqu’en 2012?
- On est actuellement dans un contexte marqué par les tensions avec l’Iran et la Syrie. Certain ont déjà exprimé le vœu de boycotter leur participation. Ce faisant on essaie de démontrer de manière symbolique au public que ces pays n’ont pas leur place au sein de la communauté internationale, car ils n’en respectent pas les règles. Au moment où l’on présente les Jeux de Londres comme ceux de la technologie, des réseaux, on apprend que le programme de guerre électronique américain (cyber warfare) se nomme précisément Olympic Games ce qui lie les Jeux à de telles menaces et à leur perception. Et puis, Londres 2012 tombe pendant la campagne des élections américaines. Chaque candidat va essayer de se profiler au mieux. Mitt Romney est le mieux placé, car il est associé au sauvetage (ndlr: de la faillite) des JO de Salt Lake City de 2002.

L’idéologie libérale américaine s’est notamment immiscée dans le sport sous la forme de nouveaux modes de sponsoring. Avec quelle incidence?
- Cela a engendré ce qui est devenu une véritable économie globale du sport. A partir de là, les règles du marché s'appliquent au sport et potentiellement à toute les autres pratiques culturelles.

La présence de Dow Chemical (producteur de l’Agent Orange) - sponsor des jeux de Londres et mécène du comité international olympique jusqu’en 2020 – est perçue d’un mauvais œil. Avons-nous atteint la limite d’un système?
- Depuis l'instauration d’un système de top sponsors, l'olympisme s’est vendu, «marchandisé »jusqu’à la limite de ce qu’on pouvait imaginer. Avant la présidence de Monsieur Samaranch, personne ne pensait que la télévision deviendrait la principale source de revenus et parviendrait à en dicter les règles. En termes d'éthique, les jeux olympiques étaient à l’origine liés à l’idéal de l’amateurisme qui était aussi et avant tout un idéal d’éducation. Tout le monde veut potentiellement s’associer au message olympique de fraternité, de concorde universelle car c’est une marque qui se vend, qui permet entre autre d’améliorer son image et de susciter l’adhésion collective à ce message.

Les règlements de comptes post-coloniaux ont refait surface. Ainsi un spot télévisé argentin montre un sportif qui s’entraîne «à la maison» aux Malouines, alors qu'elles sont britanniques. Maladresse ou coup de projecteur bien placé?
- Il y a d'autres entités qui utilisent les jeux Olympiques pour faire passer leurs idées. Les grandes puissances ont pris la tête. Mais elles n'ont pas l'exclusivité en la matière. Il y a possibilité, surtout à l'ère d'internet, d’élargir et de démultiplier la possibilité de diffuser ses messages, qu’ils soient commerciaux ou politiques en associant de plus en plus souvent les deux ensemble.

La «guerre par l’information» a permis aux États-Unis d'Amérique de gagner l’ascendant culturel sur l’empire soviétique. Aujourd’hui, la bipolarité USA-URSS a été remplacée par la concurrence croissante des pays du BRICS. Avec quel impact?
- La domination sportive américaine est peut-être en train de connaître son déclin. La Chine a certainement démontré sa puissance par la maîtrise de l’organisation de ses Jeux. Les jeux n’en véhiculent pas moins un ensemble de valeurs occidentales – expression d’un sport de compétition, professionnel avec ses modes de financement et ses sponsors. Cela pose des questions. Ces pays du BRIC auront-ils droit au chapitre? L'olympisme est-il aujourd’hui capable de se réformer en fonctionnant de manière démocratique en tenant compte de ces nouveaux acteurs? Comment garantir que ces pays obtiennent des voix au sein des fédérations sportives et du CIO? Le comité olympique américain reste financièrement le plus puissant de tous: ses revenus financiers - les télévisions américaines génèrent la majorité de ces fonds - sont les plus élevés. Il n’est pour l’heure pas question de pondérer cette influence ou de la limiter.

Quelle sera la spécificité des JO de Londres?
- Ce qui est assez frappant c'est que ces jeux mettent en lumière des contradictions déjà présentes depuis plusieurs années. Les Jeux vont s’ouvrir dans la City, berceau du capitalisme moderne, au moment où ce système est en pleine crise, suite aux récents scandales bancaires. Il y a le contexte sécuritaire qui rend palpable auprès des opinions la réalité moderne de «guerre électronique» associée au terrorisme international. On peut s’interroger si la réussite d’une réforme du système socioéconomique ne reposera pas sur la capacité à repenser les relations humaines, culturelles et sportives, en dépassant la "marchandisation" de ces relations, engagée depuis la fin de la Guerre froide.

(24 heures)

Créé: 24.07.2012, 14h14

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