Chute du pétrole et pénuries, le cocktail qui plonge le Venezuela dans le chaos

SpiraleLa spirale dans laquelle bascule l'économie vénézuélienne explique en grande partie la colère populaire actuelle. Le point avec un financier et un universitaire genevois.

Une manifestation à Caracas

Une manifestation à Caracas Image: AP

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En proie à d'importants soulèvements populaires qui ont fait plus de 35 morts en un mois, l'un des pays potentiellement les plus riches au monde – son sous-sol qui recèlerait plus de pétrole que l’Arabie saoudite – affiche une pauvreté plus grande que son voisin brésilien. Et une criminalité qui n'a d'égale que celle d'un Honduras qui, lui, n'a pas de pétrole.

Le Venezuela se débat depuis des mois avec une crise économique sévère et une pénurie de devises. En plein chaos, le pays a vu son Produit Intérieur Brut s'effondrer de 10% en 2016 après un recul de 8% l'année précédente. Le manque de devises pour régler tout ce qui est importé de l'étranger – sur le marché noir, les dollars coûtent six fois plus cher que ce que promet le change officiel – provoque une pénurie touchant aussi bien les produits alimentaires que les antibiotiques ou le papier toilette.

Le plongeon du brut torpille le rêve bolivarien

L'effondrement brutal de la valeur du pétrole en fin de semaine – un baril ne vaut plus que 45 dollars depuis jeudi, 20% de moins qu'en début d'année – étrangle un peu plus un pays dont la quasi-totalité des entrées de devises proviennent de la vente d'hydrocarbures.

«La situation économique se dégrade depuis le début du plongeon du pétrole fin 2014», témoigne Hicham Hammoud, gérant de fonds basé à Genève. Cette dégradation «coïncide avec la chute de la popularité du président Nicolás Maduro, la chute des entrées de pétrodollars forçant le pays à réglementer ses importations de produits de première nécessité», poursuit celui qui travaille depuis près de dix ans sur les emprunts d'Etat des pays émergents.

«La crise a des racines bien plus profondes que la chute du pétrole et remonte aux erreurs faites par feu le président Chavez», estime de son côté Ugo Panizza, professeur d'économie internationale au sein de l'Institut des Hautes Etudes Internationales et du Développement à Genève (lire son interview ci-dessous). Elu en 1998, Hugo Chavez avait révolutionné la politique vénézuélienne en faisant imploser le bipartisme en vigueur. Promettant de nettoyer le système, rompant tous liens avec les Etats-Unis, ce dernier devait nationaliser par la suite des milliers d'entreprises, faisant du pétrole le seul carburant de l'économie nationale.

«La situation économique se dégrade depuis le début du plongeon du pétrole fin 2014»

La première des erreurs de l'homme d'Etat disparu en mars 2013 aura été, selon les mots de l'universitaire genevois, «la mise à sac» de la compagnie pétrolière nationale, Petroleo De Venezuela SA (PDVSA), dont le rythme d'extraction s'est effondré en une décennie. Véritable bras pétrolier du régime, la compagnie nationale se trouve aujourd'hui au centre d'une tentaculaire affaire de corruption dont une partie de l'argent a transité par Genève (lire ci-contre).

Le régime forcé d'honorer la finance internationale

Selon les données de l'agence financière Bloomberg, les réserves de devises de Caracas n'ont jamais été aussi faibles depuis quinze ans et le gouvernement tente par tous les moyens de rassurer les milieux financiers internationaux qui acceptent encore de lui prêter de l'argent.

L'Etat bolivarien et son bras pétrolier PDVSA se débattent pour honorer leurs échéances de 9,5 milliards de dollars qui tombent en 2017... et défient pour l'instant les experts qui les voient contraints de renoncer à rembourser en temps et en heure. Prévisions pour l'instant démenties: PDVSA a remboursé un emprunt de 2 milliards le mois dernier. La prochaine échéance cruciale surviendra cet automne. Le total de la dette vénézuélienne – environ 260 milliards en incluant celle de PDVSA – reste limité à 50% du PIB annuel du pays, un passif inférieur à de nombre de pays européens.

«L'aveu par le pouvoir en place de son incapacité à honorer ses dettes à l'étranger ne ferait qu'attiser la colère populaire», rappelle cependant Hicham Hammoud, qui lance cet été un nouveau fonds de placement au sein de la maison Notz Stucki & Cie. Un tel défaut pourrait en effet ouvrir la voie à des saisies visant des cargaisons de pétrole voire même Citgo, le complexe de raffinage dont le pays reste propriétaire aux Etats-Unis.

«L'aveu par le pouvoir de son incapacité à honorer ses dettes attiserait la colère populaire»

«Face à la faiblesse des réserves du pays – on parle de seulement quelques milliards en devises et en or – le gouvernement bolivarien est forcé de s'assurer la confiance des investisseurs internationaux qui souscrivent encore à ses emprunts» ajoute le responsable du futur DGC Emerging Market and Macro Fund. «Avec un déficit budgétaire de 20% en 2016 – et probablement autant cette année – c'est la vitesse avec laquelle la situation se dégrade qui est inquiétante», poursuit Hicham Hammoud. D'autant qu'un autre gros créancier du pays, la Chine, ne s'encombre pas de tels détails et se fait directement rembourser en pétrole des prêts dont le montant atteindrait entre 20 et 30 milliards de dollars.

Les financiers parient déjà sur la fin du «chavisme»

Le pari des investisseurs – en particulier ceux qui s'aventurent sur les emprunts hautement spéculatifs de son gouvernement – reste «avant tout un pari sur l'avenir politique du Venezuela», concède le gérant genevois. «La question que les milieux d'affaires se posent est de savoir si le changement rime avec fin du 'chavisme' ou simplement avec un jeu de chaise musicale jusqu'aux présidentielles de 2018, puisque la constitution prévoit que le vice-président prenne le pouvoir en cas de destitution de Maduro», décrit Hicham Hammoud.

En attendant la violence continue de s'accroître dans les rues de Caracas. En déployant l'armée, le gouvernement a pour l'instant réussi à réprimer cette fronde et se maintenir au pouvoir. Sur le front économique, les autorités recourent aux vieilles recettes de l'ère Chavez. Le gouvernement a annoncé le 18 avril dernier la prise de contrôle d'une usine d'assemblage General Motors employant 2700 salariés. La réponse du géant automobile américain n'a pas traîné. Mardi dernier, il décidait d'interrompre ses activités dans le pays, acceptant pour cela de passer 100 millions de dollars par pertes et profits.


«La crise fait écho aux erreurs économiques de l'ère Chavez»

Les racines du mal qui touche le Venezuela sont bien plus profondes que les simples effets du contre-choc pétrolier à l'oeuvre depuis près de trois ans, explique Ugo Panizza, professeur d'économie internationale à l'Institut des Hautes Etudes Internationales du Développement.

En quoi les causes de la spirale dans laquelle bascule le Venezuela dépasse-t-elle la chute de prix pétroliers?

La crise vénézuélienne a des racines bien plus profondes que la chute des cours du brut. Elle fait écho à plusieurs erreurs de politique économique de feu le président Chavez. La première de ces erreurs fut certainement la mise à sac de la compagnie pétrolière PDVSA. Quand Hugo Chavez est arrivé au pouvoir, PDVSA pompait 3,2 millions de barils par jour, environ 11% de la production [ du Cartel des pays pétrolier ] de l'OPEP. A sa mort en 2013, le rythme d'extraction n'était plus que de 2,5 millions de barils quotidiens. Il est tombé aujourd'hui à 2,2 millions de barils par jour, soit 6% de la production de l'OPEP. La cause de déclin? L'exode des cadres et des ingénieurs les plus compétents – exode dont bénéficia grandement le secteur pétrolier colombien – et la mise à contribution permanente des ressources financières de la compagnie, qui conduisit à la réduction de ses investissements dans l'extraction.

PDVSA n'a pas été la seule major à subir un contre-choc pétrolier, qu'il était difficile à prévoir. En quoi le Venzuela chaviste se distingue-t-il des autres pays de l'OPEP dans la crise affrontée ces dernières années?

La seconde erreur commise sous l'ère Chavez fut de mettre en place une politique budgétaire inconséquente qui conduisit le pays à afficher des déficits très importants… quand les prix du pétrole étaient très élevés. Ainsi durant la période 2011-2013, lorsque le prix du pétrole oscillait à plus de 100 dollars le baril, l'Etat vénézuélien n'a pas réussi à accumuler la moindre cagnotte. Au contraire, son déficit de fonctionnement s'est creusé à un rythme annuel supérieur à 14% du Produit Intérieur Brut (PIB). Alors que le pays aurait dû faire des réserves. La troisième erreur fut enfin de décréter un système de taux de change fixe [ face au dollar ] à un niveau irréaliste, ce qui permit l'émergence d'un énorme marché noir des devises. Un marché parallèle que ne fait que créer de profondes distorsions dans toute l'économie et qui encourage la corruption.

Le Venezuela peut-il – et doit-il – rembourser sa dette internationale?

La question est délicate. A mes yeux, l'Etat venézuélien n'est plus capable de rembourser et va inévitablement faire défaut. Le problème reste que, contrairement à d'autre pays, Caracas dispose d'un patrimoine important à l'étranger – par exemple le groupe de raffinage Citgo – susceptibles d'être placés sous séquestre par ses créanciers en cas de non-remboursement. D'un point de vue moral, la réponse ne fait guère de doute: un pays qui n'a plus d'argent pour importer des médicaments pour sa population ne devrait probablement pas continuer de rembourser ses créanciers étrangers.

L'explosion économique du pays – ou un défaut de paiement de sa part – peut-elle déstabiliser le reste de l'Amérique Latine?

J'en doute. Les investisseurs internationaux sont conscients que cette situation désespérée est avant tout le fruit des politiques irresponsables mises en place par le passé. Aucun autre pays de la région n'a fait de même.

(TDG)

Créé: 05.05.2017, 19h57

L'enquête sur la filière de l'argent sale entre Caracas et Genève se poursuit

Six mois après la restitution de 51 millions de dollars par les autorités helvétiques dans le cadre d'une tentaculaire affaire de corruption au Venezuela, «l'enquête judiciaire est toujours en cours», confirmait en fin de semaine l'Office fédéral de la Justice à Berne.

A l'origine de ces procédures révélées l'automne dernier, trois années d'enquête de justice américaine sur le trucage des appels d'offres de la société d'Etat Petroleos de Venezuela SA (PDVSA). Un premier volet de ce scandale a visé deux hommes d’affaires vénézuéliens. Grâce au versement d'un milliard de dollars de pots-de-vin entre 2009 et 2014, ces derniers se sont assuré que les appels d'offres pour des biens d'équipements organisés par PDVSA soient systématiquement remportés par leur entreprise.
De l'argent sale qui a notamment transité par des comptes ouverts auprès de huit établissements helvétiques. 118 millions de dollars avaient été bloqués sur ces comptes en Suisse, à la demande de la justice américaine. Suite à un accord financier entre la justice américaine et l'un des hommes d’affaires incriminé, la Suisse a restitué 51 millions de dollars en octobre dernier. Ce qui signifie que 67 millions sont donc toujours bloqués dans le cadre de cette affaire.

Un autre volet donne lieu à une autre enquête en Suisse, également initiée par les Etats-Unis. Une procédure liée aux pot-de-vin versés par le groupe industriel vénézuélien Derwick, également pour s'assurer de juteux contrats avec PDVSA.

P.-A.SA.

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