Ils réinventent l’eau potable

Développement Tour d’horizon des innovations qui pourraient bien changer le monde.

Plus de 2 milliards de personnes n’ont 
pas accès à l’eau. Les conflits, comme 
ici en Irak, ont aggravé la situation.

Plus de 2 milliards de personnes n’ont pas accès à l’eau. Les conflits, comme ici en Irak, ont aggravé la situation. Image: Reuters

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Au Maroc, on boit l’eau des nuages. Tandis qu’à Nantes, un ingénieur crée un système incassable qui rend potable n’importe quelle eau boueuse et qu’en Suisse, un fonds de crédit finance toutes sortes d’innovations liées à l’assainissement de l’eau. En 2017, plus de 2 milliards de personnes n’ont toujours pas accès à l’eau potable, droit pourtant fondamental. L’ère n’est plus à la bonne conscience mais à l’éradication définitive du problème: fini l’époque du puits construit par des collégiens en voyage humanitaire et laissé à l’abandon.

Ingénieurs comme humanitaires se rassemblent autour d’une idée commune: créer des systèmes d’assainissement simples, efficaces et maîtrisables par les populations locales à long terme. «La volonté politique est énorme, affirme Bruce Gordon, coordinateur de l’Unité eau, assainissement, hygiène et santé de l’OMS. Les gouvernements reconnaissent l’urgence du problème et concilient budget intérieur et aides extérieures. Mais 75% des avancées proviennent d’initiatives individuelles.»

Les nouveautés technologiques en matière d’assainissement se multiplient. Elles poursuivent la même ambition: permettre aux populations victimes du manque d’eau de maîtriser les outils du progrès. Tour d’horizon des innovations qui pourraient bien changer le monde.

Un cube pour sauver des vies

Ce bidon à roulettes, réutilisable et facile d’utilisation, a des airs de boîte aux lettres. Son petit nom? Safe Water Cube, ou «cube d’eau potable». Il est né de la rédemption d’un ingénieur nantais, Jean-Paul Augereau, qui «passait sa vie entre deux avions et fonctionnait à l’efficacité». En voyage d’affaires à l’étranger, il contracte une septicémie en buvant de l’eau infestée, manque de mourir et remet sa vie en question. Un travail avec une coach lui donne envie de «redonner quelque chose aux gens».

Ce quelque chose, ça sera l’eau, cause de sa maladie, source de vie et durs souvenirs de voyage, «des visions de mômes qui mangent en plein soleil, sur des tas d’ordures et sans rien à boire». Jean-Paul Augereau travaille alors d’arrache-pied sur un système de filtration hyperperformant et simplissime d’utilisation. Dix ans seront nécessaires à la création du Safe Water Cube, qui fonctionne avec des produits naturels comme le sable et le charbon. «Il est destiné aux populations rurales, raconte son créateur. Son efficacité et sa simplicité leur permettent de rester dans les villages. Le manque d’eau, facteur d’exil dans les villes, entraîne d’énormes problèmes sociaux.»

Le Bénin, le Sri Lanka et le Sénégal ont reçu les premiers Safe Water Cube, il y a un an. A l’automne passé, les cubes ont poussé en Haïti, dévastée par l’ouragan Matthew. «Nous sommes démarchés par des associations françaises, alertées par un problème d’eau dans une région spécifique. Deux membres de l’association Safe Water Cube, montée en août dernier, partent installer le dispositif et surtout former deux personnes sur place pour l’entretien. Dans les villages, chaque famille s’engage à verser de 10 à 80 centimes par mois aux gardiens de la fontaine. C’est le meilleur moyen pour endiguer les problèmes de dégradations ou de vol.»

Un «Cube» coûte 5900 francs, montage compris. La vente est totalement exclue. «Nous sommes un fonds de dotation et ne fonctionnons que par ce biais. Aucun business ne se fait sur le dos de Safe Water Cube. Empêcher les gens de mourir remplace tout bénéfice pécunier.» Depuis janvier, une quarantaine de cubes ont été installés à travers le monde. Plus de 500 autres sont en préparation.

Moissonner le brouillard

De grands filets, plantés dans la montagne, «essorent» le brouillard pour en récolter l’eau. Innovant, le système tire pourtant ses racines des pratiques ancestrales des autochtones des îles Canaries. Au Maroc, l’ONG Dar Si Hmad développe le projet depuis dix ans dans la région sèche de l’anti-Atlas, caractérisée par un climat tropical du désert. Les changements climatiques y ont aggravé la sécheresse.

Menée par des femmes, l’ONG gère 600 m2 de filets et le premier observatoire du brouillard au monde, au sommet de la montagne Boutmezguida. L’eau récoltée alimente cinq villages. Le projet de recherche en cours souhaite inclure huit nouveaux villages et s’étendre dans d’autres régions souffrant du manque d’eau.

Le Prix Elan des Nations Unies pour le changement climatique, décerné par l’ONU, a récompensé l’ONG en septembre passé. Pour l’originalité du projet mais aussi pour son ancrage dans la société locale.

Si les jeunes hommes de la région sont formés à la construction des filets, les femmes sont les principales impliquées, dans la continuité de la tradition marocaine des «gardiennes de l’eau».

Entrepreneuriat humaniste

La Suisse, elle, mise sur l’approche business pour motiver l’innovation. L’initiative SwissBlueTec Bridge, lancée par la Direction du développement et de la coopération, accorde prêts sans intérêts et soutien technique aux PME suisses disposant de prototypes fonctionnels dans le domaine de l’assainissement de l’eau. Les projets doivent être uniques, dans leur modèle d’affaires ou dans leur technologie.

Sur la base d’appels à propositions, huit programmes ont déjà été financés, après examen par un jury d’experts. En ligne de mire? La viabilité du projet, mais aussi le respect de la cible: les pays à faible revenus. «Ces entrepreneurs sont courageux, souligne Violette Ruppanner, manager de l’initiative. Dégager de l’argent permet le maintien des équipements, mais c’est une fibre humaniste qui engage sur ce genre de projet.» L’un d’entre eux, Swiss Intech, a fait la liaison Kinshasa – La Tour-de-Peilz. Sa pompe mobile, capable de récolter jusqu’à 240 litres d’eau par heure et actionnée par l’énergie solaire, s’est implantée dans plusieurs villages congolais, en partenariat avec des acteurs locaux. A l’heure actuelle, 110 000 personnes ont bénéficié des projets lancés par Swiss Bluetec Bridge. «Le prochain appel à proposition sera lancé en mai», conclut sa manager.


Le nerf de la guerre

L’accès à l’eau potable figure parmi les dégâts collatéraux des conflits au Moyen-Orient. L’Irak et la Syrie seraient donc en passe de devenir les prochaines priorités pour l’assistance sanitaire? Oui et non. Les interventions humanitaires sont bien sûr nécessaires, au regard des nombreuses coupures d’eau et des dégradations du réseau de distribution, caractéristiques des pays en guerre. Mais le travail à effectuer n’a pas du tout la même nature. «La problématique est très différente comparée aux pays pauvres, où les systèmes d’approvisionnement sont inexistants, explique Evaristo De Pinho Oliveira, chef de l’unité eau et habitat de la Croix-Rouge. En Syrie, les systèmes de traitement de l’eau sont énormes. A Alep, en temps normal, la station distribue 20 millions de litres par heure.

Le réseau est très performant.» Au-delà du conflit lui-même, c’est sa durée qui fait figure d’ennemi invisible du réseau sanitaire. «Ces guerres peuvent durer des dizaines d’années, durant lesquelles les employés n’entretiennent pas les stations de distribution. L’accès est devenu trop dangereux ou les ingénieurs ont fui le pays. Les usines s’abîment, les habitants bidouillent pour obtenir de l’eau. Si le conflit se termine, on ne retrouve pas les stations en bon état.» Le conflit syrien, qui varie en intensité quasi quotidiennement, pousse le CICR à «osciller entre mode urgence et surveillance». Le but poursuivi? Préserver absolument le réseau de distribution en place. «Le CICR, en partenariat avec les ingénieurs locaux, analyse les problèmes de maintenance, comme les pièces à remplacer ou les nouvelles générations de personnel à former. Des solutions comme le camionnage d’eau correspondent à un état d’urgence uniquement», affirme Evaristo De Pinho Oliveira.

Si le contrôle des points d’eau est évidemment un moyen de chantage entre gouvernements et rebelles, il peut aussi être source de dialogue. «Si une seule station alimente une ville divisée en deux par le conflit et occupée par chacun des groupes combattants, personne n’a intérêt à l’endommager.» Coordinateur pour l’OMS, Bruce Gordon ajoute: «Tout le monde perd sans eau. Sa gestion peut forcer au dialogue et représenter un pas vers la paix.» (24 heures)

Créé: 24.01.2017, 10h41

Grâce au filtrage naturel. Cette «fontaine à eau» utilise un système de filtration non chimique. Il permet de dissoudre la boue et de détruire tous les virus et bactéries à l’origine des diarrhées, du choléra et des hépatites. Cinq filtres, de sable, de charbon actif et de céramique, permettent cette ultrafiltration. Un seul filtre doit être remplacé tous les trois ou quatre mois, les autres s’entretiennent par un lavage à l’eau, dont la technique est inculquée aux populations locales. Une fontaine, ou «cube», traite 1 m 3 d’eau par heure.

Grâce à l’humidité du brouillard

Un filet spécialement tendu entre deux pôles attrape les gouttelettes d’eau contenues dans le brouillard. Poussé par le vent, le brouillard traverse le filet, se condense et tombe dans un contenant placé en dessous du filet. L’eau est pure et sans polluant, selon les normes de l’OMS. Elle est ensuite stockée dans un réservoir.

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