Soupçons de manipulation pour la victoire d'Erdogan

Référendum en TurquieAprès le vote turc de modification de la Constitution, le pouvoir crie victoire et l'opposition dénonce des manipulations.

Les Turcs se sont rendus aux urnes ce 16 avril 2017.
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Le Haut-Conseil électoral (YSK) en Turquie a confirmé dimanche la victoire du «oui» au référendum sur le renforcement des pouvoirs du président Recep Tayyip Erdogan. les deux principaux partis d'opposition contestent le résultat du scrutin et ont annoncé qu'ils déposeraient un recours.

Au cours d'une conférence de presse, le chef de l'YSK, Sadi Güven, a affirmé que le «oui» devançait le «non» de quelque 1,25 million de voix, avec seulement 600'000 bulletins de vote qui restent à dépouiller, ajoutant que le résultat définitif serait annoncé «d'ici à 11 ou 12 jours».

Après dépouillement des bulletins de vote provenant de plus de 99% des urnes, le oui était en tête avec 51,20 %, selon les résultats partiels publiés par l'agence Anadolu. Les chiffres cités par l'agence montrent que le «oui» recueille de forts suffrages en Anatolie centrale tandis que le «non» domine dans les régions côtières proches de la mer Egée et dans le Sud-Est à majorité kurde. Le «non» était notamment donné en tête à Istanbul, Ankara et Izmir, les trois plus grandes villes du pays.

«Décision historique» pour Erdogan

Drapeaux de la Turquie ou bannières en faveur du «oui» à la main, une foule s'est formée dimanche devant le siège du parti au pouvoir AKP à Ankara pour écouter le discours au balcon du Premier ministre, Binali Yildirim, qui a sillonné le pays sans relâche ces dernières semaines dans le cadre de la campagne en vue du référendum.

«La Turquie a pris une décision historique», s'est félicité dans la soirée Recep Tayyip Erdogan devant sa résidence d'Istanbul, en insistant sur le rôle «décisif» du vote des Turcs de l'étranger.

«Je m'attendais à plus», reconnaît ainsi, dans la foule, Yadigar Boztepe, avec malgré tout un grand sourire et un drapeau turc à la main. Pour elle, le responsable de ce score étriqué est le président du parti nationaliste MHP, Devlet Bahçeli, allié du gouvernement sur cette révision constitutionnelle.

Il a en effet semé la zizanie dans le camp du «oui» en accusant jeudi un conseiller du président d'avoir évoqué l'instauration d'un système fédéral après le référendum, ce à quoi le MHP s'oppose totalement. Recep Tayyip Erdogan avait dû en personne apporter un ferme démenti.

Chaud-froid

«L'AKP a dû faire campagne seul» à cause des divisions internes au MHP, déplore pour sa part un homme qui se tient un peu plus loin et qui a requis l'anonymat. Mais pour Mustafa Unsal, ce résultat est surtout le signe des divisions qui existent en Turquie : «Ce résultat montre qu'il y a une partie du pays qui ne veut pas rendre le pays plus fort et a une mentalité européenne, et les autres, qui sont de vrais Anatoliens.»

Le président turc a soufflé le chaud et le froid. Il a tendu la main à ceux qui ont voté «non» - «toutes les voix sont importantes», a-t-il dit - tout en mettant implicitement en garde ceux qui contesteraient le résultat du référendum.

«Tout le monde devrait respecter la décision de notre nation, en particulier nos alliés», a-t-il insisté alors que la campagne électorale a fortement dégradé les relations entre la Turquie et plusieurs pays européens.

L'UE appelle à un «consensus national»

L'Union européenne (UE) a appelé dimanche le gouvernement turc à rechercher un «consensus national le plus large possible».

«Au vu du résultat serré du référendum et des implications profondes des amendements constitutionnels, nous appelons (...) les autorités turques à rechercher le consensus national le plus large possible dans leur mise en oeuvre», écrivent dans un communiqué commun président de la Commission de l'UE, Jean-Claude Juncker, la cheffe de la diplomatie européenne, Federica Mogherini, et le responsable de l'élargissement de l'UE, Johannes Hahn, alors que l'opposition turque craint une dérive autoritaire.

«Les amendements constitutionnels, et particulièrement leur application concrète, seront évalués à la lumière des obligations de la Turquie en tant que candidate à l'Union européenne et en tant que membre du Conseil de l'Europe», ajoute le communiqué. «Nous encourageons la Turquie à prendre en compte les inquiétudes et les recommandations du Conseil de l'Europe, y compris au sujet de l'état d'urgence», poursuit le communiqué.

Peine de mort

Un peu plus tard, devant ses partisans réunis à Istanbul, M. Erdogan a indiqué qu'il allait entamer sans attendre des discussions sur le rétablissement de la peine capitale avec le gouvernement et l'opposition nationaliste du MHP, qui a soutenu sa réforme. La question sera soumise «si nécessaire à référendum», a-t-il dit.

Le Premier ministre Binali Yildirim a pour sa part estimé que ce vote était la «meilleure réponse» aux commanditaires de la tentative de coup d'Etat manquée du 15 juillet, aux militants séparatistes kurdes et aux forces étrangères hostiles à la Turquie. Le chef du MHP Devlet Bahçeli a quant à lui qualifié le résultat du vote de «succès incontestable» et estimé que tous les Turcs devraient l'accepter.

Résultats contestés en justice

Les deux principaux partis d'opposition ont toutefois dénoncé des «manipulations» au cours du référendum. Ils ont dénoncé une mesure annoncée à la dernière minute par le Haut-Conseil électoral (YSK), celle de considérer comme valides les bulletins ne comportant pas le tampon officiel du bureau de vote dans lequel ils ont été glissés dans l'urne.

Le principal parti d'opposition, le CHP (social-démocrate), a annoncé par la voix de l'un de ses cadres qu'il allait contester les bulletins provenant de près de 37% des urnes. Ce chiffre pourrait atteindre 60%, a déclaré Erdal Aksünger, adjoint au secrétaire général du CHP, cité par les médias turcs.

Le HDP (pro-kurde) a de son côté fait savoir sur Twitter qu'il allait contester les votes provenant des «deux tiers» des urnes. «Les données qui nous parviennent indiquent qu'il y a une manipulation de l'ordre de trois à quatre points de pourcentage», a-t-il affirmé.

Suppression du poste de premier ministre

Cinquante-cinq millions d'électeurs étaient appelés à se prononcer sur une série d'amendements constitutionnels visant à remplacer le régime parlementaire par un régime présidentiel qui permettrait à Recep Tayyip Erdogan de concentrer l'essentiel du pouvoir exécutif entre ses mains et de rester au pouvoir au moins jusqu'en 2029.

Il s'agit notamment de supprimer le poste de Premier ministre au profit d'un président aux pouvoirs renforcés, alors que M. Erdogan est déjà accusé de dérive autoritaire par ses détracteurs. Samedi, le chef du CHP, Kemal Kiliçdaroglu, avait comparé le système voulu par M. Erdogan à «un bus sans frein dont on ne connaît pas la destination».

Le gouvernement présente cette révision constitutionnelle comme indispensable pour assurer la stabilité du pays et lui permettre d'affronter les défis sécuritaires et économiques. Mais l'opposition dénonce la dérive autoritaire d'un homme qu'elle accuse de chercher à museler toute voix critique, surtout depuis le coup d'Etat avorté du 15 juillet.

L'opposition et les ONG ont déploré une campagne inéquitable, avec une nette prédominance du oui dans les rues et les médias. La Turquie est par ailleurs sous état d'urgence depuis le putsch manqué de juillet. (afp/ats/nxp)

Créé: 16.04.2017, 14h50

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La diaspora vote pour le «oui», les Turcs de Suisse disent non

Les Turcs de la diaspora ont voté à 58,6% en faveur de la réforme de la Constitution voulue par le président Recep Tayyip Erdogan, selon des résultats partiels publiés dimanche par l'agence Anadolu. Leurs compatriotes de Suisse ont fait le contraire.

Selon ces chiffres, publiés après le dépouillement de moins d'un tiers des bulletins de vote enregistrés sur le sol helvétique, le «oui» n'a obtenu que 41,16% des voix. Selon les derniers chiffres officiels, 54'436 des 95'263 électeurs inscrits en Suisse ont voté entre le 27 mars et le 9 avril.

A l'inverse, en Allemagne, où la diaspora turque est très importante, 63,2% des votants ont accepté le texte renforçant les pouvoirs du chef de l'Etat turc. Et en Autriche, le oui dépasse les 72,7%, toujours selon ces résultats partiels de l'agence Anadolu.

Au final, le «oui» atteint 58,61% chez les Turcs de l'étranger, selon Anadolu. La commission électorale n'a encore publié aucun résultat officiel concernant le vote des membres de la diaspora.

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