Piketty: «On ne peut pas voter Macron si on est de gauche!»

PrésidentielleL’économiste français soutient Benoît Hamon dans la course présidentielle. Pour lui, on ne peut pas être de gauche et se reconnaître dans le programme d’Emmanuel Macron.

Thomas Piketty répond à notre consœur du Soir Joëlle Meskens sur la place de la République à Paris. Pour l'économiste français, les «électeurs de Macron sont ceux qui possèdent un haut revenu».

Thomas Piketty répond à notre consœur du Soir Joëlle Meskens sur la place de la République à Paris. Pour l'économiste français, les «électeurs de Macron sont ceux qui possèdent un haut revenu». Image: AFP

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Thomas Piketty, auteur du «Capital au XXIe siècle» (éditions du Seuil), était mercredi soir place de la République à Paris pour le meeting de soutien à Benoît Hamon. Un candidat PS donné largement battu par les sondages qui le voient à moins de 10%. L'économiste français reste solide sur son soutien.

Vous continuez à soutenir Benoît Hamon. Mais il semble largement distancé…

Cette campagne a été en partie sabordée par les affaires judiciaires de François Fillon. Cette chronique judiciaire l’a non seulement fait chuter mais en même temps elle a fait monter Emmanuel Macron dans une espèce de logique de vote utile. Tout cela a empêché de parler du fond. Mais ce qui compte maintenant, c’est d’utiliser le temps qu’il nous reste pour souligner nos propositions de fond. Moi, si je me suis engagé aux côtés de Benoît Hamon alors que je ne suis ni membre du PS ni d’aucun parti politique, c’est parce que c’est le seul candidat, notamment sur l’Europe, qui fait de vraies propositions de démocratisation.

Fillon et Macron ne sont pas Européens ?

Ils sont à la fois très conservateurs sur le plan budgétaire et économique (ils veulent tous les deux supprimer l’ISF) et sur le plan européen, puisqu’ils sont pour le statu quo budgétaire. Fillon a négocié le traité budgétaire européen de 2012 et Macron l’a appliqué quand il était secrétaire général de l’Elysée. Mais ce traité, malheureusement, a conduit à des tentatives de réduire les déficits beaucoup trop vite, beaucoup trop brutalement en 2012-2013, d’où une rechute de la croissance européenne. Visiblement, ces deux-là ne veulent pas accepter cette idée qu’il faut changer de politique.

De l’autre côté, vous avez deux candidats qui envisagent carrément de sortir de l’Europe…

Le Pen et Mélenchon, malgré toutes leurs différences, proposent de tout envoyer promener. Mélenchon le fait avec des bonnes intentions: il veut construire une meilleure Europe. Mais comme il ne dit pas exactement laquelle, il joue un jeu dangereux. Hamon est le seul à mettre en avant des propositions positives de démocratisation de l’Europe.

Lesquelles?

C’est la première fois qu’un candidat à la présidentielle française fait une vraie proposition d’union politique, parlementaire à nos partenaires européens. Dans le passé, la France s’est beaucoup plaint de l’Allemagne, de l’Europe, du monde entier parfois, mais en termes de propositions concrètes, on n’avait jamais vu grand-chose. Hamon fait une proposition d’assemblée démocratique de la zone euro constituée principalement de parlementaires nationaux à qui on déléguerait le vote d’un impôt commun sur les sociétés pour plus de justice fiscale, pour que l’Europe arrête de s’occuper uniquement des plus hauts patrimoines et remette de la justice dans la mondialisation. Pour moi, il n’y a pas photo: le vote utile, il est là !

Benoît Hamon a réussi à installer l’idée d’un revenu universel dans la primaire, mais après, il n’a plus réussi à faire valoir ses idées dans la suite de la campagne. Pourquoi?

Encore une fois, à cause des affaires, il a été très difficile de parler du fond. Mais il a des propositions économiques très cohérentes. La première étape du revenu universel, c’est pour l’autonomie et la formation des jeunes. La deuxième concerne plus la revalorisation des bas salaires. Le premier pilier vise ceux qui n’ont pas d’emploi. Le deuxième, ceux qui ont un emploi mais mal payé. Ce qui est cohérent, c’est qu’au-delà du revenu universel, il veut aussi faire un effort d’investissement dans la formation. Le seul qui investit dans l’enseignement supérieur en cohérence avec son projet d’autonomie des jeunes, un projet qui leur permet d’étudier sans avoir à travailler 30 heures par semaine dans un Mac Do, c’est Benoit Hamon.

Vous dites que la campagne a rendu les choses inaudibles. Mais Mélenchon, lui, s’est fait entendre…

C’est vrai qu’il y a une forme de «dégagisme» qu’on a peut-être sous-estimée. Il y a une espèce de détestation des partis existants que je peux comprendre. En même temps, ce qui est très injuste vis-à-vis de Benoît Hamon, c’est que ce n’est quand même pas lui qui est responsable des choix économiques qui ont été faits par le Parti socialiste avec François Hollande et Emmanuel Macron au pouvoir. Emmanuel Macron, par un tour de passe-passe incroyable, fortement aidé par les médias, par des financements qui sont quand même très concentrés sur quelques centaines de donateurs, a réussi à faire croire un truc incroyable: qu’il n’était pour rien dans les choix économiques du quinquennat et que finalement il incarnait le renouveau et l’anti-système. Benoît Hamon a souffert de ça. Moi je crois que rien n’est joué et que tous ces sondages sont extrêmement imprécis, avec des intervalles de confiance tout à fait sous-estimés. Je pense que le score de Benoît Hamon sera bien meilleur que ce que certains imaginent aujourd’hui.

Hamon n’a été aidé ni par le PS ni par le gouvernement…

C’est ça qui est bizarre. C’est la double peine. Il y a à la fois chez les électeurs le côté «on n’en peut plus du PS» et chez les éléphants du PS, ce refus de voir leurs choix du quinquennat désavoués lors de la primaire. Certains ont donc décidé d’aller directement chez Macron, d’autres de ne pas soutenir Hamon. Mais c’est très incohérent! Quand vous êtes gauche, aller soutenir un candidat comme Macron, qui propose l’impôt régressif à tous les étages y compris sur le patrimoine, à quoi ça rime?

Macron veut faire la différence entre les différents revenus…

Oui mais tous les actifs financiers sortiraient de l’impôt sur la fortune. Or les plus gros patrimoines, c’est 90% d’actifs et des portefeuilles financiers. Cela revient vraiment à faire payer un taux plus faible à Liliane Bettencourt qu’à quelqu’un qui possède un appartement d’une valeur de 300'000 euros et qui paye la taxe foncière. Cela n’a pas de sens quand on est de gauche. C’est vraiment un impôt régressif.

Et sur le revenu?

Même chose sur le revenu: Macron propose un taux d’impôt sur les revenus financiers plus faible que l’impôt sur les revenus du travail. Sur les revenus du travail, ça monte à 45% pour la tranche supérieure mais il faut ajouter la CSG donc on est plutôt à 55%. Macron propose un taux global plafonné sur les dividendes des intérêts à 30%. Donc quand vous gagnez 200.000 euros avec votre travail, vous êtes taxés à 55% et quand vous percevez 200.000 euros d’intérêts de dividendes, vous êtes taxés à 30%. Comment peut-on se dire de gauche et soutenir un tel programme! Quelle est la vision de la justice sociale, de la justice fiscale?

Le Pen envisage de sortir de l’euro et Mélenchon parle d’un plan B pour l’Europe. Ca vous préoccupe?

Ce qui m’inquiète chez Mélenchon, ce n’est pas tant l’idée du bras de fer avec l’Allemagne, de la menace, du plan B. Le problème, c’est qu’il faudrait surtout qu’il nous dise quel est son plan A. Mettre des ultimatums, mettre des menaces quand on n’est pas très précis sur ses demandes, ça me fait un peu penser à David Cameron qui avait dit: «Vous allez voir, je vais renégocier les traités à Bruxelles et si je suis content, je ferai un référendum. Mais je ne vous dirai pas ce que je veux obtenir parce que ce serait dévoiler mon jeu». On a vu où cela nous a conduits. Moi, c’est ça qui m’inquiète. Il y a aussi chez lui parfois un manque de confiance en la démocratie. Mélenchon parle de la VIe République mais sa vision de la démocratie s’arrête aux frontières du Rhin: ce qu’il propose, c’est une négociation «mano à mano» avec Merkel. Mais à supposer même qu’ils se mettraient d’accord sur une harmonisation fiscale, qui la voterait? L’Assemblée nationale? Le Bundestag? A un moment, il faudra bien une Assemblée démocratique. Pour toutes ces raisons, le vote Hamon doit être le plus fort dimanche. Pour que, quoi qu’il arrive, il puisse faire avancer ses idées de refondation démocratique de l’Europe.

Quand vous voyez les scores additionnés de Mélenchon et de Le Pen, cela donne 40% pour les populistes. Cela vous inquiète?

Je ne mettrais pas les deux dans le même sac. Mélenchon, malgré toutes ses limites, a quand même un fond internationaliste qui le différencie assez fortement de Marine Le Pen. Ce qui m’inquiète, c’est plutôt cette attitude à la Macron qui consiste à dire qu’il y a d’un côté le camp des populistes nationalistes qui refusent la mondialisation et de l’autre, le camp des « sachants », des gens qui ont des diplômes et des patrimoines. Une enquête montre que les gens qui ont plus de 450.000 euros de patrimoine vont voter à 70% soit pour Fillon soit pour Macron. Si c’est ça l’affrontement politique qu’on nous prépare pour l‘avenir, ça fait peur. D’un côté les soi-disant nationalistes racistes qui sont plutôt les groupes les plus populaires, et de l’autre, les groupes les plus favorisés qui sont parés de toutes les vertus internationalistes ? C’est une grille de lecture et une façon d’organiser le conflit électoral extrêmement inquiétantes pour l’avenir. Avec ce genre de stratégie, on finit toujours par perdre. (24 heures)

Créé: 20.04.2017, 13h13

Le clivage pro ou anti-mondialisation

Quand vous voyez les scores additionnés de Mélenchon et de Le Pen, cela donne 40% pour les populistes. Cela vous inquiète?

Thomas Piketty: Je ne mettrais pas les deux dans le même sac. Mélenchon, malgré toutes ses limites, a quand même un fond internationaliste qui le différencie assez fortement de Marine Le Pen. Ce qui m’inquiète, c’est plutôt cette attitude à la Macron qui consiste à dire qu’il y a d’un côté le camp des populistes nationalistes qui refusent la mondialisation et de l’autre, le camp des «sachants», des gens qui ont des diplômes et des patrimoines. Une enquête montre que les gens qui ont plus de 450'000 euros de patrimoine vont voter à 70% soit pour Fillon soit pour Macron. Si c’est ça l’affrontement politique qu’on nous prépare pour l'avenir, ça fait peur. D’un côté les soi-disant nationalistes racistes qui sont plutôt les groupes les plus populaires, et de l’autre, les groupes les plus favorisés qui sont parés de toutes les vertus internationalistes? C’est une grille de lecture et une façon d’organiser le conflit électoral extrêmement inquiétantes pour l’avenir. Avec ce genre de stratégie, on finit toujours par perdre.

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