Des patrons et des employés d’Unia ont grugé le chômage

ScandaleUne vingtaine de personnes ont été arrêtées après un an d’enquête du Parquet vaudois à propos d'employés fictifs.

La tromperie est énorme. Et implique des collaborateurs du syndicat Unia. Image d'illustration

La tromperie est énorme. Et implique des collaborateurs du syndicat Unia. Image d'illustration Image: Keystone

Signaler une erreur

Vous voulez communiquer un renseignement ou vous avez repéré une erreur?

La tromperie est énorme. Non seulement la Caisse cantonale de chômage vaudoise a été arnaquée de plusieurs millions de francs, mais cette fraude a été orchestrée, selon nos informations, par des patrons d’entreprises du domaine de la construction et par deux collaborateurs du syndicat Unia. Les abus ont commencé en 2013 et duré plusieurs années avant qu’une enquête ne soit ouverte l’an dernier.

24 heures a révélé l’affaire ce jeudi matin. Dans la foulée, le Ministère public vaudois et la police cantonale de sûreté expliquaient, par voie de communiqué, avoir procédé cette semaine à deux vagues d’arrestations.

Des faux employés indemnisés
Selon nos informations, le système était bien rodé. Il s’inscrit dans un milieu où les faillites à la chaîne d’entreprises de ferraillage, de peinture ou encore d’électricité sont monnaie courante. Tout d’abord, le patron de la société soi-disant moribonde ne payait plus ses employés durant quelques mois. Ainsi, une fois la faillite prononcée, la société réclamait des indemnités de chômage pour ses employés restés impayés. Légalement, cette indemnité en cas d’insolvabilité couvre au maximum 4 mois de salaires à 100%.

Les entrepreneurs fraudeurs ajoutaient à la liste de leurs collaborateurs le nom d’employés fictifs, de manière à augmenter le montant des dédommagements. La Caisse cantonale de chômage vaudoise a ainsi versé, à son insu, des indemnités en cas d’insolvabilité à de très nombreux employés qui n’existaient tout simplement pas. Selon nos sources, les sommes versées pour dédommager les faux employés finissaient dans les poches des patrons et de collaborateurs du syndicat Unia. Les deux employés du syndicat impliqués auraient non seulement donné la marche à suivre de cette arnaque, mais aussi reçu une belle part du gâteau.

Une usine à fantômes
Comment de faux profils d’employés ont-ils été créés? Selon nos sources, les faux maçons ou faux électriciens étaient «engagés» très peu de temps avant la faillite de l’entreprise concernée. De quoi prétendre que non pas quatre ou dix employés n’avaient pas été payés à cause de la faillite, mais plutôt vingt ou trente. Parfois, l’identité de personnes réelles aurait été transmise à la Caisse cantonale de chômage alors que ces personnes n’étaient en fait pas du tout employées dans ladite entreprise.

D’autres fois, les soi-disant chômeurs ne résidaient pas en Suisse ou n’existaient tout simplement pas. La Caisse a-t-elle été suffisamment vigilante? Certains documents devant attester de l’existence d’un travailleur n’auraient parfois même pas eu de signature. Pire, l’identité de criminels, interdits de territoire suisse, aurait même été utilisée pour pouvoir obtenir les indemnités de manière frauduleuse.

Coup de filet
L’enquête du Parquet en cours ne donne pas de précisions sur la façon exacte dont l’argent était ensuite distribué aux vrais travailleurs, ni comment les fraudeurs ont pu se l’approprier. Des éléments à notre disposition indiquent que c’est par l’intermédiaire d’employés du syndicat Unia que les sommes ont pu être encaissées en cash. La Caisse cantonale de chômage aurait donc versé l’argent à Unia, qui était chargée de le redistribuer aux travailleurs lésés. Les vrais employés ont reçu leur dû, tandis que toutes les personnes impliquées dans cette arnaque se sont mises dans la poche les indemnités des travailleurs fictifs.

En tout, une vingtaine d’entreprises actives dans la construction auraient pris part à cette tromperie. La brigade financière de la police de sûreté vaudoise, en collaboration avec la division criminalité économique du Ministère public central du canton de Vaud, a mené une opération hors norme cette semaine. Mardi, une première vague d’arrestations a été réalisée sur Vaud et dans d’autres cantons. Jeudi à 5 heures du matin, la seconde phase de l’opération conduisait à d’autres interpellations et auditions. Les quelque vingt personnes arrêtées sont toutes potentiellement de futurs prévenus dans cette affaire officiellement ouverte pour escroquerie à une assurance sociale. Deux collaborateurs d’Unia sont sous enquête du Ministère public. Ils ont été suspendus jeudi par le syndicat. Pour mener à bien une telle instruction, le procureur en charge de cette affaire a été appuyé par d’autres collègues.

«En l’état des investigations, les profits illicites et le préjudice pourraient se monter à plusieurs millions de francs»

Comment la Caisse cantonale de chômage a-t-elle pu se laisser berner? Combien d’employés fictifs a-t-elle dédommagés? Pour l’heure, ces questions restent sans réponse. Des employés de la Caisse cantonale de chômage ont été interrogés. Rien ne permet aujourd’hui d’affirmer que certains auraient trempé dans cette magouille.

Que sont devenus les millions soustraits à la Caisse cantonale de chômage? Les patrons d’entreprises de sous-traitance du domaine de la construction, majoritairement issus du Kosovo, ont-ils transféré l’argent de cette fraude dans leur pays? Mystère. L’instruction du Parquet pourra peut-être le déterminer.

L’abus des faillites à la chaîne
Reste que les faillites frauduleuses d’entreprises de premier et second œuvre sont déjà légion dans le milieu de la construction. Il y a deux ans, 24 heures révélait comment certains petits patrons créent des entreprises puis arrêtent de payer volontairement les charges sociales et les impôts. Les liquidités sont ensuite sorties de la société. Une fois la faillite prononcée, il n’y a plus de quoi payer les créanciers, les caisses de compensation ou les employés. Pour organiser ces faillites, certains patrons font appel à des prête-noms devenus avec le temps des as de la faillite.

Les sous-traitants affirmaient, en 2015, être contraints d’abuser du système en raison de la pression sur les prix imposée par les sociétés générales, les promoteurs et les sociétés de construction. La Fédération vaudoise des entrepreneurs, comme le syndicat Unia, a toujours dénoncé les abus à tous les niveaux dans ce milieu. (24 heures)

Créé: 27.04.2017, 22h45

Articles en relation

La gangrène qui ronge la construction

Editorial Plus...

Unia veut que «toute la lumière soit faite»

Le syndicat Unia confirme que deux de ses collaborateurs, un à Lausanne, l’autre à Berne, sont visés par une enquête pénale «en raison d’irrégularités présumées en lien avec la gestion de l’argent provenant d’indemnités d’insolvabilité versées par la Caisse cantonale de chômage». «Les deux personnes incriminées ont été immédiatement suspendues. Si les accusations s’avèrent fondées, elles seront licenciées avec effet immédiat», ajoute le syndicat. «Nous avons appris les interpellations par 24 heures et par le communiqué du Ministère public. Nous ne connaissons pas les tenants et aboutissants de l’affaire et nous essayons d’obtenir plus d’informations», déclare Pietro Carobbio, cosecrétaire régional d’Unia Vaud. Le responsable ne se prononce pas sur le rôle des collaborateurs incriminés: «Nous ne connaissons pas le degré de leur implication», déclare Pietro Carobbio. Il rappelle qu’Unia emploie, au niveau suisse, un bon millier de personnes. Le syndicat précise que «dans l’attente de nouveaux éléments, les collaborateurs en question bénéficient de la présomption d’innocence garantie par l’Etat de droit». Unia était au courant depuis longtemps que des enquêtes étaient en cours au sujet des abus de faillites à la chaîne, surtout dans les secteurs des peintres et des ferrailleurs. «Mais cette affaire concernant la Caisse cantonale de chômage, nous l’avons apprise jeudi matin», assure Pietro Carobbio. Cette enquête pénale plonge le syndicat dans l’embarras. «Cette affaire nuit à notre image. Il est inacceptable que des collaborateurs d’Unia soient impliqués dans une telle procédure. Si les faits sont avérés, c’est intolérable pour une organisation dont l’une des missions est de dénoncer les fraudes dont les travailleurs peuvent être victimes», affirme le cosecrétaire régional. Dans son communiqué, le syndicat souligne qu’«il est dans l’intérêt d’Unia que toute la lumière soit faite rapidement sur ces accusations». L’organisation annonce son intention de coopérer étroitement avec les enquêteurs: «Nous allons collaborer avec la justice. Toutes les pièces sont à disposition», précise Pietro Carobbio.

(Philippe Maspoli)

La Caisse cantonale de chômage a déposé une plainte pénale

La Caisse cantonale de chômage qui a versé de l’argent à des chômeurs fictifs, voire à des personnes interdites de séjour sur le territoire suisse, est rattachée au Département de l’économie dirigé par le conseiller d’Etat Philippe Leuba: «La Caisse cantonale de chômage a déposé une plainte pénale sur la base de soupçons.» Cette action auprès de la justice remonte à juillet 2016. Les enquêteurs ont interrogé des collaborateurs. La hiérarchie n’a toutefois pas connaissance des résultats des investigations et ne fait pas davantage de commentaires à ce stade.

Président du Conseil d’Etat qui fut syndicaliste dans le passé, Pierre-Yves Maillard se déclare choqué, si les faits devaient être confirmés par la procédure. «On sait que le risque de fraude est réel. Il est nécessaire qu’elle soit traquée avec les moyens adéquats et, si elle est établie, que les coupables soient sanctionnés avec la sévérité requise, qu’elle concerne des employeurs, des usagers ou des employés d’une caisse de chômage», affirme-t-il. Jusqu’à jeudi matin, il n’avait pas connaissance de l’enquête pénale en cours. Dans le domaine des assurances sociales, l’existence de fraudes est reconnue. Une quinzaine d’inspecteurs mènent des enquêtes sur le terrain. Ils peuvent notamment comparer les données récoltées avec celles de l’administration fiscale. Des cas d’irrégularités sont ainsi débusqués.

De son côté, la Fédération vaudoise des entrepreneurs (FVE) prend également position. «A notre connaissance, les membres coopérateurs de notre association patronale ne sont pas impliqués dans cette affaire. Si le contraire était avéré, nous prendrions les mesures d’exclusion nécessaires», affirme l’organisation patronale. La FVE appelle à la lutte contre la fraude en général: «Ces malversations confirment la nécessité d’une lutte acharnée contre le travail au noir et le phénomène des faillites multiples, lutte que mène au quotidien la fédération.» «Les patrons auteurs de ces fraudes sont des voyous qui utilisent le système de la faillite à répétition. Les victimes sont la collectivité publique et les employés. Il faut lutter contre l’exploitation de notre système», affirme Frédéric Burnand, porte-parole de la FVE. Le fait que des collaborateurs d’Unia soient visés par une enquête pénale risque-t-il de mettre en pièces le partenariat entre le syndicat et les patrons? «Non, ce partenariat n’est pas remis en cause. Des individus sont visés par l’enquête et non Unia dans son ensemble», relève Frédéric Burnand. Il rappelle que les contrôles de chantier sont le fruit d’une collaboration entre l’Etat, les syndicats, les employeurs et la SUVA (assurance accidents): «Nous avons mis ensemble des moyens de lutte efficaces contre le fléau des fraudes.»

(Philippe Maspoli)

Publier un nouveau commentaire

Nous vous invitons ici à donner votre point de vue, vos informations, vos arguments. Nous vous prions d’utiliser votre nom complet, la discussion est plus authentique ainsi. Vous pouvez vous connecter via Facebook ou créer un compte utilisateur, selon votre choix. Les fausses identités seront bannies. Nous refusons les messages haineux, diffamatoires, racistes ou xénophobes, les menaces, incitations à la violence ou autres injures. Merci de garder un ton respectueux et de penser que de nombreuses personnes vous lisent.
La rédaction

Caractères restants:

J'ai lu et j'accepte la Charte des commentaires.

No connection to facebook possible. Please try again. There was a problem while transmitting your comment. Please try again.

L'actu croquée par nos dessinateurs, partie 4

Le corps de Dali exhumé, paru le 21 juillet.
(Image: Bénédicte) Plus...