Théâtre
«A Vidy, le plus bel instant a duré 20 ans»
Par Céline Rochat. Mis à jour le 19.04.2012
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René Gonzalez fait partie de ces hommes qui dégagent une aura. Un charisme. Une autorité naturelle. Se lever au milieu de l’interview fait partie du personnage. Depuis vingt ans, l’homme au regard aigue-marine – aussi parlant que les mots qu’il choisit longuement –, règne sur le Théâtre de Vidy. Sur les parois de son bureau, qu’il appelle ses «murs affectifs», des photos couleurs et noir-blanc, des cartes postales, une mappemonde, des petits mots griffonnés. Une affiche qui lui a beaucoup plu: «Les Suisses économisent sur leurs obsèques. Les dons de cadavres sont en plein boum. »
– Vingt ans à la tête de Vidy… Que cela vous inspire-t-il?
– J’ai vingt ans? Ça a passé comme vingt heures, vingt minutes même! C’est un moment d’une intensité et de bonheurs permanents. Mais sans le soutien de la ville, du canton, des fondations, des mécènes et de tous ceux dont le soutien nous est vital, rien n’aurait été possible.
– Quelle chance de ne vivre que des bonheurs!
– Je ne crois pas à la chance, mais au destin. Il était écrit quelque part que je devais amerrir au bord du lac, ça s’est réalisé. La rencontre s’est faite.
– Avant d’arriver à Lausanne, vous avez dirigé des théâtres français. Des envies d’y retourner?
– Si tel était le cas, je ne serais pas là aujourd’hui! Le jour où j’ai posé le pied ici, il était clair que la France s’éloignait immédiatement.
– Qu’avez-vous trouvé ici?
–(Interrompant.)TOUT. Absolument tout. Tout.
– Tout?
– Tout! Sur tous les plans. Tout ce dont on peut rêver. C’est une histoire d’amour avec Vidy. Une histoire d’amour, ça ne s’explique pas, ça vous tombe dessus.
– Dans les histoires d’amour, il y a parfois des coups de gueule.
– Pas la nôtre. Ça n’a été que de l’harmonie. L’harmonie, pour moi, c’est vital.
– Quel lien avez-vous tissé avec le public en vingt ans?
– C’est difficile de répondre à cette question… Je pense que c’est un contrat de confiance. La confiance est la chose la plus importante qui puisse arriver entre un théâtre et ses spectateurs, comme dans la vie. Sans elle, on ne peut rien faire. Grâce à ce lien, le public nous suit dans des aventures inattendues, des textes ou des metteurs en scène inconnus. C’est un cadeau de partager les émotions et l’émerveillement. Plus on peut s’ébahir, plus on est vivant.
– Et vous, avez-vous changé en deux décennies?
– J’ai perdu des cheveux, oui! (Sérieux.) Je me sens plus à l’endroit juste, au moment juste, avec les êtres justes. Après, j’espère avoir pu constamment témoigner d’une programmation la plus vivante, la plus inventive et la plus différente possible. J’ai également acquis la conviction que l’existence d’une équipe soudée est l’élément déterminant pour que le théâtre fonctionne. Sans elle, je peux formuler les rêves les plus fous, jamais ils ne se réaliseront. Ces compétences réunies permettent d’être au service de la création et pas l’inverse. La création, c’est la vie.
– C’est aussi la prise de risque.
– Toujours. Mais le risque est consubstantiel de l’existence. Nous vivons dans le risque permanent, sur tous les plans.
– La programmation se fait-elle différemment d’il y a vingt ans?
– Je laisse plus venir ce que j’appelle les évidences: à un moment donné, les choses s’imposent d’elles-mêmes.
– Si je vous demandais de nous donner un moment poignant de ces «vingt heures», quel serait-il?
– J’en ai eu tellement. Tellement! Le plus bel instant a duré vingt ans. Il est si riche, dense et passionnel, je n’ai rien à enlever. Rien. Je prends tout.
–Tout?Vous avez pourtant traversé une dure période de maladie (ndlr: cancer de l’œsophage). Vous la revivriez aussi?
– Oui. Parce que, humainement parlant, traverser cette «mauvaise grippe» a été une période d’une richesse exceptionnelle. Evidemment, je peux le dire parce que je m’en suis sorti… Je n’ai aucun regret. Cette étape a fait de moi ce que je suis aujourd’hui. Un être que la maladie a enrichi, qui modifié son regard sur lui-même et sur le monde.
– Et comment est ce regard?
–Plus lucide. Plus fragile et plus fort.
– Influe-t-il votre façon de voir le théâtre?
– Pas le théâtre, la vie. Mon rapport au temps a changé. J’ai plus que jamais la conviction d’être un survivant. Je peux ainsi dire à ceux qui sont en train de traverser ce type de période que tout reste possible. Tant qu’il y a un souffle, il ne faut jamais perdre espoir.
– Et René Gonzalez dans vingt ans?
– Je ne me projette pas dans l’avenir. C’est maintenant. Pas hier ni demain. A peine aujourd’hui. Maintenant, l’instant présent. C’est là qu’il faut être, là que je me sens bien. (24 heures)
Créé: 19.04.2012, 11h00
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