Eduqué dans le gris-vert, élevé avec le blues

PortraitAprès une enfance de brutalité militaire, Thomas Lécuyer, cofondateur du Blues Rules de Crissier, a choisi l’art comme exorcisme.

Thomas Lécuyer au milieu de quelques vyniles ramenés du Mississipi.

Thomas Lécuyer au milieu de quelques vyniles ramenés du Mississipi. Image: Patrick Martin

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Parfois, l’intervieweur se félicite d’avoir choisi l’enregistreur plutôt que le calepin, et l’interviewé regrette d’avoir commandé un plat chaud. Mettez en selle Thomas Lécuyer, le voilà qui part au galop — ce sera là le premier et dernier calembour sur son patronyme. Une heure n’est pas assez pour résumer une vie comme un roman, mais bien suffisante pour cerner le besoin du presque quadragénaire de se livrer sans fausse pudeur. «Je n’ai pas de problème à parler de mon enfance. On m’a mis dans les mains un jeu merdique mais beaucoup ont connu pire. Aujourd’hui, j’ai un socle avec ma femme et mes enfants, je suis bien. Et tout s’est enchaîné pour m’amener où je suis», philosophe le cofondateur du Blues Rules Festival de Crissier, ancien gérant du Lido, aujourd’hui formateur en «storytelling» à l’école Polycom.

C’est vrai qu’il raconte bien. Son père biologique, chassé de l’armée pour insubordination, puis viré par sa femme qui s’entiche d’un autre militaire, un vrai, un gradé. Un méchant. «Fusilier commando maître chien», grince Thomas. Une jeunesse bringuebalée dans les valises du beau-père, au gré des garnisons. Une ambiance domestique si brutale que l’adolescent accueille avec joie son placement dans un pensionnat militaire, à Grenoble. «J’ai acquis une grande capacité à la résistance. Dans mes activités futures, que ce soit en humour au Lido ou en musique avec le Blues Rules, j’ai retrouvé la même fragilité chez 90% des artistes. Et la même nécessité d’exorciser ces blessures par la communication, quelle qu’elle soit. Quelque chose de désespérément festif.»

A sa mère, il lui accorde la reconnaissance des oreilles. «Elle était fan de rhythm & blues et de soul, elle m’a initié tôt aux labels Stax et Motown.» Un viatique plus utile que son bac commercial pour entrer dans le monde nocturne de Lyon. «Je zonais dans un bar, le Soul Café, tenu par deux frères kabyles, Abdou, le gentil un peu rond, et Ali, qui faisait des allers-retours en taule et portait toujours un sabre sur lui. Il avait les dents de devant en métal, bouffées par la coke. Les deux étaient fous de soul, on causait des heures. Ils m’ont engagé comme barman, puis comme gérant.» La discipline militaire fait place à la vraie vie, aux bastons des pentes lyonnaises, aux filles et leur lot de surprises. «Un jour de 2009, j’ai reçu un message Facebook. «Bonjour, si tu as connu Stéphanie en 1997, et bien tu es mon père!» J’ai ainsi découvert ma fille de 12 ans, Marion. Elle en a 20 aujourd’hui. Sa mère avait essayé de me retrouver, mais c’est elle qui a réussi. Elle en avait marre de dire à l’école que son papa était mort.»

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Malgré son visage poupin figé dans l’adolescence, le Français en a vu beaucoup. Habile narrateur, il continue son autobiographie, Paris succédant à la capitale des Gaules. Toujours une histoire de rencontre, un coup de cœur mêlé à un coup de tête et un sac de sport pour seul bagage. «Dans une radio associative, j’avais interviewé Jean-Marie Boursicot, créateur de la Nuit des publivores. Il m’a proposé de travailler avec lui, ça a duré 14 ans.» Après l’ombrageux Ali, le «ronchon» Jean-Marie devient un père de substitution pour le jeune homme, qui n’a pas connu le sien, ou si peu — il est mort en 1997, peu après que Thomas a renoué contact avec lui. «La Nuit était présentée dans une quarantaine de pays. Je me suis retrouvé en Sibérie, en Mongolie, au Mexique, j’ai appris les coulisses du spectacle en organisant le show parisien télévisé, au Grand Rex.» Mais Internet tue la formule de ce zapping de publicités rares désormais disponibles sur YouTube. Jean-Marie Boursicot accepte l’invitation du Canton du Jura à accueillir sa collection à Porrentruy… dans une zone inondable. Un tiers des précieuses bobines est saccagé. «Et voici comment nous avons atterri à Crissier, au Château. Ça se passera de nouveau mal pour Jean-Marie (ndlr: il sera chassé pour loyers impayés en 2013) et j’ai arrêté pour prendre la programmation du Lido. Mais avant ça, j’ai saisi l’occasion de créer le Blues Rules dans les jardins, avec un ami parisien, Vincent Delsupexhe.»

Vendredi, le raout de Crissier vivra sa 8e édition, rameutant un public toujours plus nombreux autour de son authenticité bienvenue dans la masse des festivals lambda, de son cadre familial et de son affiche de qualité invitant des musiciens 100% «made in Mississippi» et des zélotes d’un blues crapuleux et jouissif. Thomas Lécuyer ne résiste pas à la tentation de monter sur scène présenter chaque musicien – sa part d’artiste, sans doute, lui qui ne joue de rien mais ne refuse pas l’étiquette d’«agitateur culturel», qu’il exerce désormais dans l’équipe de programmation du CPO à Ouchy après la fermeture acrimonieuse du Lido. Encore un tournant involontaire dans la course de cet homme d’apparence calme mais qui s’avoue «tourner à 100 à l’heure», de cette antithèse de bad boy qui connaît mieux la nuit et la rue que bien des tatoués. Et qui rend hommage à son épouse, figure de rédemption et de paix comme dans la moitié des chansons de blues (dans l’autre, elle jette son mec au fin fond des enfers). «Ce fut un long chemin pour trouver de la stabilité, mais là je suis bien en Suisse.» Comme le Mississippi et ses musiciens déroulant leurs accords immémoriaux sur ses rives, la vie de Thomas Lécuyer pourrait enfin ressembler à un long fleuve tranquille.

Crissier, Blues Rules, 19 et 20 mai
www.blues-rules.com

(24 heures)

Créé: 15.05.2017, 08h24

Bio

1977 Naissance le 26 juillet à Toulouse.
1995 Sort du lycée militaire des Pupilles de l’Air, à Grenoble, bac en poche.
1996 Gérant du Soul Café, dans la vieille ville de Lyon, la nuit. Le jour, anime une émission sur Radio Pluriel.
1997 Rejoint à Paris Jean-Marie Boursicot, créateur de la Nuit des publivores, événement annuel diffusé dans trente pays.
2005 Accepte de s’installer à Porrentruy puis à Crissier avec l’équipe de la Nuit des publivores.
2009 Apprend qu’il est père d’une fillette de 12 ans.
2010 Avec Vincent Delsupexhe, crée la première édition du Blues Rules Festival au Château de Crissier.
2011 Ouverture du Lido Comedy Club, à Lausanne. Mariage avec Raphaëlle, naissance de Joséphine. Robin suivra deux ans plus tard.
2016 Rejoint l’équipe de programmation du CPO, à Ouchy.
2017 Huitième Blues Rules Festival au Château de Crissier, les 19 et 20 mai.

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