Romantique, folle de notes et de montagnes

PORTRAITBeatrice Berrut, pianiste.

Image: VANESSA CARDOSO

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L’importance d’un accent aigu. Beatrice Berrut l’a supprimé sur la première voyelle de son prénom. Afin d’afficher sa flamme pour la culture allemande. La discographie familiale lui a fait découvrir le 2e Concerto de Brahms et la 1re Sonate de Schumann pour piano seul. Impossible dès lors de résister à cet instrument. «Le plus beau du monde: l’instrument roi. Le piano, c’est la puissance et la délicatesse extrême.» Aujourd’hui, ce «e» dénué d’accent aigu évite qu’on la prenne pour une Française. Voilà qui est dit.

«Je suis Valaisanne, sans espoir de rédemption»

La concertiste se déclare Valaisanne, «sans espoir de rédemption». Elle l’est de par son nom, qui vient de Troistorrents, dans le val d’Illiez. Elle l’est de toute son âme. Quitter son canton, alors qu’elle étudiait à la Hochschule für Musik Hanns Eisler, à Berlin, lui en coûtait beaucoup. «Chaque fois que je prenais l’avion au départ de Genève et qu’il survolait les Dents-du-Midi, je pleurais.» La montagne la ressource. Surtout lorsqu’elle la gagne à la sueur de son front, à peaux de phoque. Elle dit aimer devoir la mériter. «Lorsque je récupère mon souffle au sommet d’une pente, mes préoccupations de carrière me semblent une bagatelle.» Elle adore la lumière du Vieux-Pays, le soleil, le bon vin et ses amis. Soulignant l’ambiance de convivialité particulière et le franc-parler qui y règnent, elle est fière de posséder «une identité forte qui ne décolore pas» au fil de ses nombreux déplacements. Car Beatrice Berrut atteint l’étage qui compte les plus grands pianistes.

Un disque dédié à Bach, l'universel
En couverture de son dernier disque, Lux æterna: Visions of Bach*, elle pose en longue robe blanche juchée sur un banc, poitrine et tête offertes vers le haut, devant un édifice roman. Il s’agit – et elle ne l’a pas choisie au hasard – de la chapelle de Tous-les-Saints, entre les collines de Valère et de Tourbillon. La concertiste, qui sort d’une longue histoire d’amour, habite désormais à Sion. Elle vous dit tout ça, alors que ses doigts pianotent sur la manche de son pull noir. Une écharpe fleurie entre mauve et bordeau relève sa blondeur. Ses yeux noisette, qu’elle aime fermer en jouant pour rejoindre la profondeur de la musique, tirent sur le miel. La romantique, c’est elle qui le revendique, allume la pâleur de son visage ovale d’un rouge à lèvres enlevé. On la sent enthousiaste, sans retenue, elle confesse que ça lui vient de son père et que c’est là sa principale qualité et un de ses défauts. Le premier peut-être après l’impatience. Elle rit volontiers, sourit beaucoup au Café Mozart, musicien dont elle écoute, en ce moment, les symphonies en boucle.

La musique en famille
Sa mère, prof d’allemand et auteure de nouvelles, chante et joue du piano. Sa petite sœur a choisi le violon et le père, médecin et cinéaste, s’est mis au violoncelle. Mais Beatrice affirme que la musique n’adoucissait pas les mœurs en famille. Tout au contraire: «Cela finissait parfois en coups d’archet non notés dans la partition.» Après avoir enregistré les pièces de Schumann pour piano, la voici chez Bach. Elle a fait le choix d’œuvres transcrites par Busoni, Siloti et Kempf car leurs transcriptions «tendent un fil entre l’époque de Bach et notre monde moderne», écrit-elle dans le livret. Et pour corser, elle y inclut Trois études baroques du contemporain Thierry Escaich. «Je souhaitais montrer l’universalité de Bach.»

C’est au Conservatoire de Lausanne que Pierre Goy l’a orientée vers Heinrich Neuhaus, pianiste soviétique d’origine allemande et grand pédagogue. Depuis, elle n’a cessé de chercher des maîtres ayant bénéficié de ses talents. Elle doit énormément à Galina Iwanzowa, sa professeure de Berlin. Et admire inconditionnellement Radu Lupu. «Au piano, il ne fait pas de théâtre, mais il arrête le temps.» Question ambition, elle ne cache pas «être partie pour gravir l’Everest». Avec un jeu tout orienté vers la sobriété, l’intégrité et l’émotion. Aux antipodes du clinquant. Avec le Trio Saint-Exupéry, elle s’adonne à la musique de chambre.

Sa vie mouvementée de concertiste l’empêche de voler. Car la pianiste, par peur des avions de ligne, s’est mise à piloter de petits avions. Elle court après sa licence, mais ce ne sera pas avant 2016. Oui, elle a tenu la basse dans un groupe de rock. Oui, elle a été rebelle, désespérant Mme Iwanzowa en se présentant à des concerts en T-shirt estampillé Guns N’ Roses. Beatrice, à presque 30  ans, jure qu’elle a rangé ses santiags et ses cuirs. Mais elle ne cessera jamais de boire des whiskys single malt et de lire. En ce moment, c’est la vie de Jung qui la bouleverse. (24 heures)

Créé: 02.02.2015, 10h05

Les concerts

En direct sur Espace 2 depuis le Studio Ansermet de Genève, di 8 février (17 h).

Lausanne, Casino de Montbenon,
ve 20 février (20 h).

www.beatriceberrut.com

Le disque

«Lux æterna: Visions of Bach»
Beatrice Berrut
Aparté

Carte d'identité

Née le 19 avril 1985 à Genève.

Cinq dates importantes

2002 Lauréate suisse du Concours Eurovision des jeunes musiciens.
2005 Gidon Kremer l’invite à jouer à son festival Les Muséiques, à Bâle. Entame sa formation à Berlin.
2006 Prix de la Société des Arts de Genève, comme Khatia Buniatishvili.
2010 Intégrale des «Sonates pour piano» de Schumann chez Centaur Records.
2011 Tourne en Argentine avec Shlomo Mintz et décroche un Prix Révélation.
2013 Joue à la Philharmonie de Berlin.

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