Le cracheur de feu sait régler le radiateur

PortraitVincent Baudriller, directeur du Théâtre de Vidy.

Vincent baudriller, directeur du Théâtre de Vidy.

Vincent baudriller, directeur du Théâtre de Vidy. Image: VANESSA CARDOSO

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Depuis plus de deux ans, sa silhouette robuste, ses yeux d’aimable matou et ses mèches «à la Elvis» sont devenus incontournables dans le foyer du Théâtre de Vidy. Toujours sur le pont. En capitaine prêt à échanger avec tout spectateur désireux d’en découdre, mais aussi en vigie qui repère le journaliste de loin. Sa programmation brûle les planches; son sens de la communication fait volontiers descendre la température. Dans son bureau d’une sobriété monacale, le directeur ne passe pas au confessionnal.

Vincent Baudriller ne rate pas une occasion de rappeler ce qu’il considère comme sa fonction naturelle: être une sorte d’interface entre les rêves des artistes et l’intérêt du public. «Le muscle que j’entraîne le plus est celui de la curiosité. Cela influence ce que je veux proposer au spectateur, en gardant le goût du risque.» Et d’énumérer les paris qu’induit son rôle de producteur et de programmateur: miser sur des projets qui n’existent pas, parvenir à les réaliser, passer l’épreuve du public, une gageure que chaque représentation reconduit.

Le discours, admirable, est rodé, mais sert aussi de protection au responsable plutôt réservé, voire pudique, quand il s’agit de sa personne. Le sourire qu’il décoche quand on lui rappelle sa course nocturne en voiture de Paris jusqu’à Cologne pour assister, juste à temps, à l’accouchement de sa femme, a valeur de no comment bienveillant. L’ancien directeur du Festival d’Avignon n’aime pas se mettre en avant et garde le plus souvent ses convictions pour lui, sauf lorsqu’il s’agit de défendre la démarche d’un créateur ou la politique de son institution.

«J’ai quatre sœurs et je crois que nous sommes tous nés dans une ville différente»

Homme de principes, contrôlé, il entrouvre pourtant des lucarnes de son passé pour esquisser quelques pistes originelles. Le fils d’ingénieur a souvent déménagé – «J’ai quatre sœurs et je crois que nous sommes tous nés dans une ville différente.» Dunkerque, son port, son Carnaval, marquent durablement le jeune ado. «J’en garde la sensation d’un contact fort avec la vie sociale, mais aussi avec la nature: la mer, le vent du nord… Le basculement industriel des années 1980 a aussi généré du chômage dans la sidérurgie, au chantier naval. La corne de brume annonçait comme un événement chaque navire achevé et les grèves des dockers mettaient toute la ville en émoi.» Sa conscience sociale sent l’acier et les embruns.

De la Normandie à l'Espagne

Ces souvenirs nordistes ne conduisent pourtant pas directement à l’Allemagne, pays à qui il doit son épouse (rencontrée dans un bus au Mexique), ni à une germanophilie revendiquée par la «Kantine», le nom de baptême micropolémique qu’il donnait au foyer de Vidy à son arrivée. Olé! Après des études – «ennuyantes» – de gestion en Normandie, où il s’investit déjà dans le théâtre estudiantin (acteur, metteur en scène et, déjà, organisateur d’un festival), «Vicente» s’enfuit en Espagne pour troquer ses obligations militaires contre un poste à l’ambassade de France de Madrid, qui vit le crépuscule de la «Movida». «J’ai craché le feu dans les rues de Madrid», avance celui qui poursuit sa soif de théâtre dans la capitale. Ses envies de fêtes fleurent bon les tapas et la poudrière transgenre.

«J’ai bien profité», résume avec sa retenue habituelle ce passionné de littérature hispanique épris des premiers Almodóvar, comme Pepi, Luci, Bom et autres filles du quartier. Il en a si bien profité que, cherchant dans la foulée un emploi entre la France et l’Espagne, il trouve son premier mandat au Festival d’Avignon – une production en écho au cinquième centenaire de la découverte de l’Amérique.

Théâtre en métamorphose

A partir de 1992, il gravira donc les marches du Palais des Papes, de responsable de production à conseiller artistique à la programmation, prenant «une place de plus en plus grande» au sein de la manifestation, jusqu’à en devenir le pontife attitré, en codirection avec Hortense Archambault. De ses années d’immersion dans le milieu des scènes européennes, il retient la conjonction avec l’évolution d’un théâtre en métamorphose, autant sous l’influence des nouvelles technologies que de l’intensification des échanges entre lieux de création. «La vidéo, le travail sur le son, l’approche documentaire, les arts visuels, le retour de la performance des années 1960-1970 ont modifié la dramaturgie. Et la circulation des spectacles a commencé à exploser.»

Son endurance et son ambition professionnelles ont les atours de la fidélité. Il restera vingt ans sur l’historique navire de Jean Vilar, une implication culminant en 2013 avec l’ouverture de la FabricA, réalisation architecturale d’un lieu de répétition militant pour une vie artistique resserrée. A Vidy, son aptitude à l’engagement au long cours est encore à tester, mais le directeur revendique la durée et une inscription forte dans la collectivité qu’il sait, évidemment, rendre crédible. (24 heures)

Créé: 10.03.2016, 09h34

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Carte d'identité

Né le 28 avril 1968, à Valenciennes (F).

Cinq dates importantes

1980 Vit à Dunkerque jusqu’en 1984.

1990 Séjourne à Madrid.

1992 Vit jusqu’en 2003 à Paris, où il travaille à la production et comme adjoint à la programmation du Festival d’Avignon dès 2002.

2004 Codirecteur du Festival d’Avignon avec Hortense Archambault.

2013 Après avoir ouvert la FabricA, lieu de résidence et de répétition à Avignon, devient directeur du Théâtre de Vidy, en septembre.

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