Le grand Maître du judo rêvait de prendre la mer

PortraitKazuhiro Mikami est une référence dans le monde des arts martiaux. Prédestiné à devenir marin, il a finalement choisi d’instruire des milliers de Vaudois.

Kazuhiro Mikami dans le dojo qui porte son nom depuis 1975. Image: Vanessa Cardoso

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Kazuhiro Mikami doit posséder des pouvoirs magiques. Dès la première rencontre, il vous prend par les sentiments, vous retourne l’âme et vous surprend. Le Maître n’est pas du genre à se vanter de la richesse de son passé. Il n’en a pas besoin. Dès ses premières paroles, il vous met à l’aise, vous étonne par sa gentillesse et sa simplicité. Le Japonais, né il y a 77 ans sur l’île d’Hokkaido, est un sage qui ne force jamais ses élèves à travailler. Il les incite à le faire, de façon adroite et intelligente. Une philosophie apprise lorsqu’il était au gymnase, dans son pays d’origine. «Mon prof d’anglais rouspétait et disait que je ne travaillais pas assez, raconte Kazuhiro Mikami, le sourire aux lèvres et le regard perdu dans les souvenirs. Un jour, il est arrivé en classe avec un cassettophone et à la place de donner son cours, il a passé Que Sera Sera de Doris Day. C’est à ce moment que j’ai compris ce qu’était l’enseignement. Et qu’on peut parfois changer de direction pour arriver au même objectif.»

Je voulais travailler sur un navire (...). J’ai d’ailleurs suivi trois années d’études pour y arriver. Mais j’ai réfléchi. Et j’ai pensé que partir trois mois en mer sans revenir était quelque chose de trop dur.

La profonde humanité qui se dégage de cet épicurien, fin cuisinier et amateur de vins, n’est pas feinte. En plus de cinquante ans d’enseignement, il a instruit plus de 10'000 judokas. Et pourtant, ce solide «gaillard», qui adore le sumo et qui en a pratiqué, ne se destinait pas à vivre du judo. «Je voulais travailler sur un navire, car je suis né au bord de la mer. Mon but était de devenir capitaine. J’ai d’ailleurs suivi trois années d’études pour y arriver. Mais j’ai réfléchi. Et j’ai pensé que partir trois mois en mer sans revenir était quelque chose de trop dur.»

Alors, Kazuhiro Mikami, retourne à ses premières amours. Lui qui avait découvert le sport par hasard. «Un copain voulait suivre les cours de judo, mais sa maman tenait à ce qu’il n’aille pas seul. Alors, elle m’a proposé de l’accompagner. En échange, elle finançait les cours et mon équipement. Mon copain a rapidement arrêté. Moi, j’ai continué.» A cette époque, le Japon sort tout juste de la guerre. «Notre ville d’Hakodate abritait un chantier naval. A cause des bombardements, nous sommes partis vivre à la campagne. Mon père avait une entreprise de transport. Il possédait une camionnette. Ma maman vendait des fleurs au marché. J’étais le 3e enfant d’une fratrie de six.»

Intégration réussie

A 16 ans, il passe son premier Dan. «Un événement qui m’a donné la puissance de continuer et d’entraîner les autres.» Lorsqu’il renonce à sa carrière de marin, il retourne ainsi à l’enseignement de son art martial. Une école belge le convoite, mais c’est à Lausanne qu’il pose ses valises, en janvier 1966. Au Judo Kwai. «Tout le monde a été très gentil avec moi. On m’offrait à manger et à boire. Au début, je communiquais en anglais. En parallèle des leçons que je donnais au club, j’enseignais une vingtaine d’heures au Gymnase de la Cité. En échange de cours de judo, un enseignant, François Mégroz, m’apprenait le français.»

Il réussit son intégration, d’autant plus que le judoka nippon rencontre l’amour. Issue d’une famille de Naz, dans le Gros-de-Vaud, Antoinette deviendra son épouse en 1969. «Sa maman avait peur qu’on se marie et que j’emmène sa fille au Japon. Je l’ai très vite rassurée sur ce point.»

Dans deux ans, le couple fêtera ses noces d’or. «Ça sera ma plus grande fierté, atteste le représentant officiel Kodokan (ndlr: l’école référence du judo mondial) pour la Suisse. Sans ma femme, ma vie ne serait pas pareille.»

Une autre de ses fiertés consiste à suivre l’évolution de ses élèves, qu’il aime comme ses propres enfants. «Les voir s’épanouir dans le judo et surtout dans leur vie est mon plus grand bonheur. Certains sont très connus. Yves Christen a été champion de Suisse, tout comme Jacqueline de Quattro. Sans oublier Sergei Aschwanden.» En l’écoutant énumérer les people qui ont sué dans son dojo, on lui fait remarquer la forte cohorte PLR parmi ses protégés. Amusé, le Bottanais réplique facilement: «Non, on ne trouve pas que des PLR, chez nous. Il y a aussi Michel Collet des Verts.»

Peu importe le parti, l’école Mikami est une petite institution à Lausanne, depuis 42 ans. «En 1975, le comité du Judo Kwai a changé et je n’étais pas d’accord avec les conditions qu’on me proposait. J’ai donc décidé de voler de mes propres ailes en partant de zéro. Financièrement, nous tournions bien et nous avions chaque année des médaillés aux Championnats de Suisse.»

«Un phénomène»

Huit fois sacré au niveau national, double champion d’Europe, vice-champion du monde et médaillé olympique et 6e Dan, Sergei Aschwanden ne tarit pas d’éloge sur son maître. «Pour moi, c’est «Monsieur» Mikami. Je l’ai rencontré à l’âge de 12 ans et je me souviens avoir été impressionné par sa masse physique. Mikami, c’est ma vie. Si je suis arrivé là où je suis, c’est grâce à lui. Sans lui, rien n’aurait été possible. Il y a un respect très profond ancré en moi. J’ai travaillé pendant vingt ans avec lui et à aucun moment il ne m’a obligé à venir. Il ne tient pas de grandes théories, mais il a toujours le mot juste. C’est un pragmatique. Quand nous entraînions les uchi-komi (ndlr: mouvements répétitifs, considérés comme les gammes du judo), il me disait que même si j’étais capable de faire une seule attaque juste sur dix aux JO, je pouvais gagner. Cet homme est un grand sage, comme le maître Miyagi dans Karaté Kid. Ça fait très stéréotype, mais il correspond exactement à cette image! En plus il a été un excellent athlète et reste un expert dans tous les domaines du judo. Maître Mikami est un phénomène!» (24 heures)

Créé: 18.05.2017, 09h25

Bio

1939 Naît le 12 septembre à Hakodate, sur l’île d’Hokkaido (Japon).
1947 Commence le judo.
1955 Passe son 1er Dan.
1960 Rejoint l’équipe universitaire de Toyo, à Tokyo.
1964 Devient champion universitaires de Tokyo chez les plus de 80 kg. Il est 3e du championnat universitaire japonais. Il devient cadre de l’équipe olympique. 1966 Arrive à Lausanne au Judo Kwai.
1969 Epouse Antoinette.
1970 Naissance de son fils Kyoshi.
1972 Sous sa houlette le Judo Kwai remporte le championnat national et la Coupe de Suisse.
1975 Fonde l’école Mikami à Beau-Séjour. Elle déménagera plus tard aux Bergières. Naissance de sa fille Sachiko.
2000 Obtient son 8e Dan.

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