«Le climat qui se dérègle, c’est l’histoire du siècle»

AlerteIngénieur, navigatrice, écrivain, Isabelle Autissier mène avec franchise un combat pour que l’humain reconsidère son rapport à l’environnement

Isabelle Autissier et Christian de Marliave étudient une carte du Groenland. Un glacier s’y est rompu, qui glisse vers le large.

Isabelle Autissier et Christian de Marliave étudient une carte du Groenland. Un glacier s’y est rompu, qui glisse vers le large. Image: Thierry Meyer

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Elle débarque presque en veste de quart, son sac sur le dos, les cheveux en bataille, rescapée du crachin qui pourrit cette fin de printemps parisien. Isabelle Autissier, 59 ans, première femme à avoir navigué en solo autour du globe, est une légende de la voile hauturière, autant par le record stupéfiant qu’elle détient avec son équipage entre New York et San Francisco via le cap Horn (62 jours 5 heures 55 minutes) que par son sauvetage in extremis, en 1999, au beau milieu du Pacifique Sud. Un épisode qui l’a confortée dans sa décision de s’éloigner de la compétition et de parfaire une carrière de conteuse (sur France Inter) et d’écrivain (essais, récits, romans) saluée par la critique, drainant un public nombreux et fidèle.

Mais son âme de scientifique n’est jamais loin. Ingénieur halieute, la navigatrice s’engage depuis très longtemps dans les causes qui la touchent. Les droits de l’homme, d’une part. Et, pourrait-on dire, les droits de la Terre. «Mon premier boulot, en Bretagne, m’a tout de suite mis le nez dans les problèmes environnementaux – la surpêche, en l’occurrence. Puis j’ai gardé un œil sur ces questions, avec l’idée de m’y investir à long terme.» Parce que le dérèglement du climat, «c’est l’histoire du siècle, et je veux en être à ma manière», dit encore Autissier. Son engagement s’est concrétisé par la section française du World Wildlife Fund (WWF), qu’elle préside depuis 2009.

«Le paradoxe, c’est que les problèmes de l’océan, on ne les voit pas en mer. Il faut revenir à terre pour vraiment les saisir. Surtout tout au nord, ou tout au sud.» C’est là qu’Isabelle Autissier va plonger dans les réalités du bouleversement climatique. «On avait un grand projet, avec des copains, de raconter l’Antarctique, ce continent si mystérieux, si important, à travers un regard pluridisciplinaire: des cultureux, des scientifiques, des marins… Le projet ne s’est pas concrétisé, mais durant les préparatifs, j’ai rencontré Erik Orsenna.»

«Des expéditions à ma mesure»

L’académicien, vulgarisateur passionné des mutations humaines et naturelles, appelle la navigatrice tous les six mois pour savoir quand ils partiront. «Quand j’ai vu que le projet ne se faisait pas, je me suis acheté un voilier de quinze mètres pour mener des expéditions à ma mesure. Et le premier voyage, ce fut avec Erik en Antarctique.» En sort un livre, Salut au Grand Sud (Ed. Stock, 2006), qui connaît un franc succès. Lors du voyage retour vers Ushuaia, le duo se promet une deuxième manche, dans le nord.

Au début, l’idée est de se concentrer sur la mer de Béring, son face-à-face entre Amérique et Russie, son passage des grandes migrations, sa porte vers l’Arctique. Un premier voyage sur place révèle autre chose: «Plus on avançait, plus les gens que nous rencontrions nous parlaient du passage du Nord-Est. Nous avons réorienté notre projet. Et au fil de notre périple le long des côtes sibériennes, nous avons vu comment le réchauffement climatique mêlait enjeux environnementaux, économiques et géopolitiques, bouleversant non seulement ces lieux-là, mais aussi, par ricochet, l’ensemble de la planète.» Alors le tandem Autissier-Orsenna a écrit un autre livre, encyclopédique et drôle, terrifiant et chaleureux, paru en novembre 2014: Passer par le Nord (Ed. Paulsen).

«La perspective historique est intéressante, poursuit la navigatrice. Elle montre l’obsession des hommes à chercher des passages, à aller plus loin, à découvrir – et, dans ces contrées glacées, à y mourir.» Parce que le Grand Nord, au fil des siècles, c’est un peu un cimetière à chimères, des visions de richesses cachées, de gloire collective ou individuelle, d’absolu. Mais c’est aussi un territoire où, comme partout ailleurs, lorsqu’un filon est découvert, il est exploité jusqu’à l’étiage: pêche, peaux, charbon, la liste de l’entêtement humain est longue.

Aujourd’hui, pétrole et gaz sont le nouveau baromètre des efforts nordiques. Un baromètre contrasté. «Lorsque nous étions sur place pour le bouquin, on nous a beaucoup bassinés avec cette route du Nord-Est. En Norvège, en Russie, on construisait des brise-glace, on aménageait des ports, on planifiait des transports par cargo. Nous avions des doutes, et des spécialistes nous expliquaient que tout n’était pas aussi simple. La Terre se réchauffe, certes, mais l’extrême nord demeure très compliqué à exploiter, autant d’un point de vue climat que du côté administratif…»

La morue, cet indicateur

Pour l’instant, la chute des cours du pétrole rend l’exploitation du Grand Nord encore trop onéreuse pour être immédiatement profitable. «Certains attendent 2030, et misent sur les prévisions des experts qui avancent que d’ici là, toute la calotte arctique fondra en été. Il n’y aura plus besoin de passer le long des côtes russes. On traversera direct, en s’affranchissant des contraintes géopolitiques.» Isabelle Autissier reste persuadée que le passage du Nord-Est sera utilisé pour évacuer le gaz et le pétrole sibérien vers la Chine. «Russie et Chine, c’est un axe en devenir. Mais dans les champs pétrolifères de Sibérie, les projets de pipeline sont contrariés par la fonte du pergélisol. Quand le sol devient mou, tout craque: les ponts, les maisons, les usines, les tuyaux…»

Il y a l’homme, mais les animaux? «La biodiversité va être touchée de manière inimaginable. On escompte là-bas un gain de température de sept degrés en moyenne sur trente ans, c’est énorme. Et ce sont les animaux marins qui seront les plus sévèrement impactés. La plupart sont poïkilothermes, c’est-à-dire que leur sang est froid et qu’ils ne régulent pas comme nous, mammifères. La température conditionne les réactions chimiques, la formation de protéines, etc. On voit bien comment le plancton suit la courbe des températures.»

Autre exemple, plus familier, la morue (le cabillaud, en langage culinaire): «Elle a besoin d’eau froide, elle va monter de plus en plus vers le nord. Mais comme elle a besoin de vivre près des fonds, elle ira buter contre des zones de trop grande profondeur (ndlr: l’océan Glacial Arctique affiche - 4300 m au pôle Nord). Elle finira par ne plus avoir assez de place pour prospérer. Et les populations chuteront, irrémédiablement.»

Pas déprimée, ni pessimiste

Paradoxe, le même poisson montre que l’homme sait aussi être raisonnable quand ses intérêts économiques sont évidents. En mer de Barents, Russes et Norvégiens se sont mis d’accord pour limiter la pêche à la morue, dont ils tirent un commerce lucratif. Ils veulent voir comment elle évolue aux abords du Svalbard. «Tout cela est bien géré, reconnaît Isabelle Autissier. Mais à un moment, la hausse de la température de l’eau viendra déranger cet équilibre, quoi qu’on y fasse.»

La présidente du WWF France marque une pause. Avec son éditeur, le scientifique français Christian de Marliave qui l’accueille dans son bureau, elle déplie des cartes. Dans le grand Sud, le glacier de Pine s’est rompu. Tout l’Antarctique de l’Ouest menace de se déverser. Aux antipodes septentrionaux, tout au nord du Groenland, un autre glacier glisse de plus en plus vite vers le large. Et à La Rochelle, où Isabelle la Parisienne a posé ses sacs voici 35 ans, les marées n’ont jamais été aussi fortes. Cet été, elle retourne au Groenland. Le virus des zones polaires ne se guérit jamais. «Je ne suis pas déprimée, ni pessimiste. Je constate, c’est tout. Et l’espoir n’est pas tout à fait perdu. Même les Russes se mettent à signer des traités.»

(24 heures)

Créé: 01.07.2016, 17h13

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