L’audace de parler de la santé autrement

PortraitPrêtre, médecin, journaliste, entrepreneur, Bertrand Kiefer est le «couteau suisse» du Salon Planète Santé, rendez-vous qui débat et vulgarise des enjeux toujours plus vertigineux.

Bertrand Kiefer porte un regard autorisé et indépendant sur les enjeux de la médecine moderne.

Bertrand Kiefer porte un regard autorisé et indépendant sur les enjeux de la médecine moderne. Image: Yvain Genevay

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La santé est de plus en plus complexe. Les technologies de l’information issues de la révolution numérique, le big data et l’intelligence artificielle ouvrent des perspectives fascinantes tout en brouillant les repères. Un Romand au parcours atypique et à la curiosité insatiable explore ce nouveau champ, entre espoirs, doutes et questions vertigineuses. Pétri d’humanisme, ami des sciences et des philosophes, enclin à la critique constructive, pédagogue avisé, Bertrand Kiefer avance en éclaireur des enjeux de la médecine contemporaine.

Les médecins romands lui sont reconnaissants d’éditer la Revue médicale suisse, leur revue de référence en français. Le grand public ignore que cet intellectuel à l’esprit jaillissant est le père du site Internet Planetesante.ch et de la revue du même nom, qui défrichent les mille questions que chacun se pose sur la santé. Le plus étonnant, c’est que Bertrand Kiefer est aussi à l’aise pour embarquer, dans la lecture de ces deux publications, les soignants les plus titrés et les patients ordinaires.

Un marché en croissance

Le Salon Planète Santé, son invention, réussit à réunir précisément ces deux publics dans une synthèse innovante. Conférences, discussions mais aussi animations et ateliers virtuels: la première édition, il y a deux ans, mobilisa toute la branche et attira 30 000 Romands au Convention Center de l’EPFL. Ce fut davantage qu’un succès d’estime, même si le résultat économique fut mitigé. Bertrand Kiefer ne s’est pas laissé décourager par le petit déficit financier enregistré en 2014. Animé par l’idéal de «faire évoluer la culture médicale en Suisse», convaincu que le marché de la santé «va encore croître et deviendra le plus grand marché national», il a voulu remettre ça cette année. La santé tient donc salon dès jeudi et pour quatre jours, toujours sur le campus universitaire lausannois, qui se voit comme le berceau d’une Health Valley en devenir.

Quand on suggère qu’il est le «couteau suisse» du Salon Planète Santé, eu égard aux multiples talents qu’il cumule et mobilise pour rendre possible l’événement, Bertrand Kiefer s’en offusque presque. Il se dit piètre entrepreneur et renvoie à «la formidable équipe engagée avec lui». Ce réflexe d’effacement, cette réticence à briller sous les projecteurs disent l’humilité de l’intellectuel et du patron, habité par des valeurs aux antipodes du style bling-bling.

Une soif d’absolu

Son père médecin lui a transmis la fascination pour le corps humain. Bertrand Kiefer, né en 1955, obtient son doctorat en médecine en 1981, mais il ne pratiquera pas – ou si peu. Habité par la foi, ce catholique d’une famille fribourgeoise entend un appel d’absolu. «Le mystère de Dieu vibrait en moi. Je voulais devenir moine.» Il bifurque, étudie la théologie à Fribourg puis à Rome, notamment avec Charles Morerod, futur évêque du diocèse de Fribourg et Lausanne. Bertrand Kiefer sera ordonné prêtre, mais il quittera les ordres, notamment pour l’amour d’une femme et le désir de fonder une famille. Il embrasse alors le métier d’éditeur et excelle comme journaliste scientifique observant la médecine et son évolution. «Réfléchir est ma passion», confie-t-il. Poser un regard pointu et indépendant sur les enjeux de santé – technologiques, économiques, éthiques – est son travail quotidien depuis vingt ans.

Des points de vue décapants

La plume élégante, Bertrand Kiefer distille ses points de vue dans la Revue médicale suisse. Ils sont souvent décapants, comme quand il épingle les assureurs maladie, «champions de la production de faux savoir», «qui savent fabriquer du semblant vrai et le transmettre par viralité». Ou quand il se désole de la pauvreté du débat démocratique sur la santé dans ce pays: «Si nos politiques aiment les descriptions du futur de la santé, ils ne souhaitent pas regarder en face les luttes qu’il annonce ni s’impliquer pour en infléchir le cours.»

Le fatalisme de tant d’experts autoproclamés de la santé le désole. L’incurie des politiciens méconnaissant les faits, piégés par les idéologies ou achetés par les lobbys l’irrite. L’enjeu majeur du contrôle des données médicales à l’heure des services fondés sur leur maîtrise met à nu, dit-il, «le fossé toujours plus grand entre les acteurs maîtres des technologies de l’information et les autres» – il songe aux médecins, aux décideurs politiques et à nous tous, à la fois citoyens, patients et assurés. Bertrand Kiefer s’en inquiète: «Des milliards de dollars sont en jeu et il en va de la maîtrise de nos destins.» La Suisse peut et doit faire davantage pour contrer la puissance des géants globalisés du digital, qui ont compris que les données médicales feront l’objet de guerres mondialisées. «Il faudrait décrypter la géopolitique du biopouvoir, s’y engager par voie économique, négocier diplomatiquement, se protéger par des lois, imaginer des contre-pouvoirs.»

Un big data suisse

Face à la peur atavique très helvétique d’investir dans l’inconnu, Bertrand Kiefer défend une idée iconoclaste: «Investissons le montant d’une flotte d’avions de chasse dans la construction d’un big data suisse.» Et d’insister: l’enjeu nous concerne tous! «Jamais la médecine n’a été pareillement confrontée à la question des buts et des stratégies. Avec les nouveaux leviers de la médecine personnalisée – les technologies digitalisées de diagnostic et de thérapies –, elle a le choix entre l’amélioration d’un petit nombre d’individus ou la meilleure santé répartie au mieux sur l’ensemble de la population.» Celui qui a siégé quelques années dans la Commission nationale d’éthique met en garde: «La solidarité au cœur du système de santé suisse est fragile. L’accès de tous à la médecine doit être préservé à tout prix.» Pessimiste, Bertrand Kiefer? «Non, je crois à l’aventure humaine, au progrès médical, mais j’ai le devoir d’être réaliste.» (24 heures)

Créé: 23.11.2016, 08h40

En quelques dates

1955 Naissance à Genève.
1981 Doctorat en médecine. Deux ans de recherche en maladies infectieuses, juste avant que l’on découvre le sida.
1984 Etudie la théologie à l’Université de Fribourg. Sera ordonné prêtre en 1988.
1993 Après deux ans de service comme journaliste scientifique au «Journal de Genève», devient rédacteur en chef de l’hebdomadaire «Médecine et hygiène».
2005 Fusionne «Médecine et hygiène» avec «La Revue médicale de la Suisse romande» pour fonder la «Revue médicale suisse».
2014 Lance le Salon Planète Santé live, dans le sillage du site Internet et de la revue tous publics «Planète santé».

Le salon

Salon Planète Santé live
SwissTech Convention Center, EPFL
Du 24 au 27 novembre
www.planetesante.ch/salon

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