La satire se lit autrement outre-Sarine

Fossé culturelLe tweet malheureux de Doris Leuthard sur «Charlie Hebdo» met en lumière une différence culturelle sur la satire

Image: Jean-Paul Guinnard

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«La satire ne permet pas tout, mais…» Mercredi, alors que les Romands se montraient bouleversés et horrifiés par le massacre à la rédaction de Charlie Hebdo, le tweet de Doris Leuthard, ministre de la Presse, soulevait la polémique. Peu après, elle devait corriger le tir avec un nouveau tweet.

Mais le mal était fait. Hier, ses services, pressés de demandes, devaient encore confesser l’erreur et rappeler le droit fondamental qu’est la liberté de la presse: «La conseillère fédérale Doris Leuthard regrette que son premier tweet ait pu donner une autre impression. Ce n’était pas son intention.»

Doris Leuthard ne rédige pas elle-même les tweets figurant sur le compte de son Département. En revanche, l’Argovienne donne son feu vert aux citations qui lui sont attribuées. Mercredi, un malentendu s’est produit au moment où elle devait donner son autorisation. Le tweet est parti. Son auteur, confus, n’aurait compris que plus tard la maladresse de son propos.

Réactions tardives

Si le cafouillage témoigne de la difficulté de maîtriser cet outil de communication viral qu’est Twitter, il symbolise aussi la différence de sensibilité face à la satire et la caricature entre Suisse alémanique et Suisse romande. A Zurich par exemple, une véritable marche commémorative n’a été organisée qu’hier soir, preuve que les attentats suscitent moins d’émotion de la part du public, outre-Sarine.

«Ici, on a de la peine à comprendre ce que représente Charlie Hebdo, car ce type de satire n’existe pas vraiment. Les caricatures suisses alémaniques ne sont jamais réellement corrosives. Les cibles sont d’ailleurs plus susceptibles qu’en Suisse romande», explique Maurice Thiriet, journaliste à Watson. Le site d’information en ligne, qui privilégie un ton léger et humoristique dans ses articles, a pourtant publié hier en signe de protestation une frise des caricatures de Mahomet dessinées par Charlie Hebdo.

Lectorat plus chatouilleux

Fallait-il être francophile pour percevoir immédiatement l’impact et la résonance de l’attaque de Charlie Hebdo? «Oui, tout à fait!» estime Stefan Schmid, chef de la rubrique suisse de l’Aargauer Zeitung. Ayant vécu à Paris, notre confrère explique: «La scène des caricaturistes est beaucoup plus riche et talentueuse en Suisse romande. Dans l’espace germanophone, il y a une réticence face aux caricatures brutales, une ambiance du politiquement correct qui nous vient de l’Allemagne d’après-guerre. La première phrase du tweet relève vraiment de cette culture de réticence, une sorte de pudeur.»

Il y a pourtant un journal satirique alémanique historique: le Nebelspalter. Son rédacteur en chef, Marco Ratschiller, ne peut que confirmer la différence d’appréciation de la satire des deux côtés de la Sarine. «En Romandie, les messages peuvent être plus agressifs mais ils atteignent ainsi mieux le lectorat, tandis qu’en Suisse alémanique, nous sommes obligés d’être plus subtils si nous souhaitons toucher nos lecteurs.» Et d’expliquer: «Pourquoi n’avons-nous pas montré les caricatures de Mahomet? Je suis d’avis qu’il y a d’autres moyens, tout aussi critiques, sans s’exposer à la menace, de dénoncer le fondamentalisme et de l’analyser.»

Cette appartenance culturelle imprégnait aussi le message confectionné par les services de Doris Leuthard et le cafouillage qui a suivi. «La thèse qu’un ministre romand ne l’aurait pas fait est sans doute juste», estime Stefan Schmid. (24 heures)

Créé: 08.01.2015, 20h21

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