Les francs-maçons veulent lever le voile

Société secrèteUnique en Suisse, un musée de la franc-maçonnerie s’ouvre en juin prochain à Berne. Les frères cherchent à mieux se faire comprendre d’un public toujours méfiant.

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C’est une maison bleu ciel située dans un quartier excentré de Berne. Sur la droite, un symbole formé d’un compas et d’une équerre, sigle caractéristique des francs-maçons. La couleur du bâtiment est celle de la Grande Loge Alpina, la plus grande du pays. Un autre détail, plus difficile à repérer, se niche sur les sept marches de l’entrée. «Touchez-les», invite Jean-Michel Mascherpa, passé grand maître de la loge, en se penchant sur les dalles. La pierre est rugueuse sur les premières marches, mais elle s’affine crescendo. «Au départ, l’apprenti doit apprendre à travailler la pierre. Celle-ci s’affine lorsqu’elle est travaillée par le compagnon et devient parfaite dans les mains du maître. Le franc-maçon accomplit le même parcours avec son esprit. Il travaille à en réduire au maximum les aspérités pour atteindre la beauté.»

Bienvenue dans un univers d’allégories, de codes et de rituels, dont les mystères – du moins une partie – seront bientôt exposés aux profanes. Accessible depuis le 25 mars aux membres, le premier musée suisse de la franc-maçonnerie s’ouvrira au public en juin prochain. L’exposition n’est pas encore tout à fait finie, mais un sol en damier accueille déjà le visiteur à l’entrée. «Le damier exprime la dualité qui caractérise le chemin de la vie. L’Homme ne se situe ni sur une case noire ni sur une blanche, mais sur une ligne médiane, explique Jean-Michel Mascherpa. Les francs-maçons sont convaincus que chacun peut devenir un être meilleur. Ils travaillent sur eux-mêmes dans le but d’élever leur esprit.»

Près de l’entrée trône une maquette miniature du plus grand temple suisse, situé à Zurich, qui abrite la loge Modestia cum Libertate. Sur un mur sont exposées les médailles des 86 loges du pays qui réunissent les quelque 4000 membres de la franc-maçonnerie suisse. La première loge a été créée en 1736 à Genève par un Britannique. Elle s’est étendue des deux côtés de la Sarine, avec une implantation plus forte dans les grands centres urbains comme Genève, Lausanne, Berne, Zurich ou encore Bâle. «Nous avons un fonctionnement calqué sur le système politique suisse, explique Jean-Michel Mascherpa. Les cinq grands maîtres (ndlr: chefs des loges) sont élus tous les quatre ans. Ce n’est pas le cas dans tous les pays, où certains sont nommés à vie.»

Quel rôle les francs-maçons tiennent-ils dans les affaires politiques de notre monde? Les loges inspirent la méfiance depuis leur création jusqu’à nos jours. En 2015, l’UDC valaisanne a tenté de modifier le règlement du Grand Conseil afin d’obliger les élus francs-maçons à se déclarer. La tentative a échoué, mais elle provoque encore le courroux des principaux concernés: rien ne doit obliger un frère à se dévoiler. «Un franc-maçon ne cultive pas le secret mais la discrétion, affirme Jean-Michel Mascherpa. Il s’agit d’une démarche personnelle qui ne regarde que celui qu’elle engage. Nous ne faisons pas de politique.»

Cette culture de la discrétion, mêlée à un goût prononcé pour une symbolique et des rituels mystérieux, nourrit pourtant de nombreux fantasmes: le dollar américain n’est-il pas orné d’un triangle flanqué d’un œil en son centre, symbole franc-maçon? Dans ce musée même figure le maillet de George Washington, qui fut, comme 17 autres présidents des Etats-Unis, un grand maître! La liste des francs-maçons dotés de noms illustres est longue: Danton, Montesquieu, Goethe, Casanova, Voltaire, Kipling, Rothschild… «C’est vrai, on retrouve de nombreux francs-maçons dans les hautes sphères économiques, culturelles et politiques, et nombreux sont ceux qui ont été des acteurs actifs de la Révolution française, reconnaît Daniel Hess, chancelier de la Grande Loge suisse Alpina. Mais la philosophie franc-maçonne est intimement liée à celle des Lumières. Il n’y a donc rien de sorcier dans le fait que ces mêmes personnes se soient engagées à défendre ces idées.»

Trois conseillers fédéraux

Chez les Suisses, on retrouve trois conseillers fédéraux, dont le premier président de la Confédération, Jonas Furrer, et un Vaudois, Louis Ruchonnet (1834-1893), fondateur de la loge Liberté à Lausanne. Jean-Michel Mascherpa n’a-t-il pas lui même siégé, au début des années 2000 au Grand Conseil genevois? «Bien sûr, et cela s’est vite su. A l’époque, une élue m’a pris entre quatre yeux pour demander l’implication exacte des francs-maçons dans les élections, raconte l’intéressé en souriant. Je lui ai fait faire le calcul suivant: nous sommes 4000 membres. Si on rajoute les amis et les parents, cela donne 20'000 en lien avec nous pour toute la Suisse. Sur plus de 5 millions d’électeurs, il n’y a guère de quoi renverser une élection.»

Selon les explications de Daniel Hess et Jean-Michel Mascherpa, c’est davantage les conditions de recrutement des francs-maçons qui, fatalement, placent les membres parmi les élites. Au milieu du musée, une petite pièce noire a été reproduite. Sur un bureau trônent un encrier, un bougeoir et un crâne. «Lors d’une cérémonie d’initiation, l’aspirant frère est enfermé dans une pièce pendant une heure, raconte Jean-Michel Mascherpa. Il doit écrire son testament, où il décrit sa vision du monde, ses valeurs. Le crâne représente la mort: il doit mourir pour renaître dans sa nouvelle existence.» Pour accomplir son cheminement personnel, le franc-maçon doit être libre et disponible: pas d’engagements familiaux et personnels trop importants, une situation économique stable. «On ne peut pas avoir l’esprit libre lorsque l’on a faim», résume Michel Mascherpa.

Justement, pourquoi donc avoir dressé une table de porcelaine fine au milieu de leur musée? «Eh bien, parce qu’après la cérémonie, on mange! Là encore, le repas se déroule dans des règles établies. Sauf peut-être après les liqueurs.» On ne saura peut-être pas tout, mais les francs-maçons sont des bons vivants comme les autres. (24 heures)

Créé: 18.04.2017, 07h02

En Suisse

On distingue deux courants principaux dans la franc-maçonnerie. La franc-maçonnerie traditionnelle, dite «régulière», particulièrement attentive aux rites, à la foi, à la recherche sur soi. Historiquement, un certain nombre de membres du Parti radical en faisaient partie. Ouverte uniquement aux hommes, elle ne reconnaît pas l’initiation des femmes. La franc-maçonnerie «moderne» ou «libérale» s’émancipe de l’obligation déiste, toutes les loges ont pour principe la liberté absolue de conscience. Certaines loges dédient leurs travaux au «grand architecte de l’Univers», d’autres aux progrès de l’humanité.

Obédiences «régulières» suisses
L’unique loge maçonnique reconnue par la Grande Loge unie d’Angleterre est la Grande Loge suisse Alpina, fondée en 1844, qui compte 83 loges fréquentées par quelque 4000 «frères» (soit environ deux tiers des francs-maçons en Suisse). Si la plupart des obédiences régulières insistent sur la foi en Dieu, la GLSA prône en revanche la liberté de conscience. Selon plusieurs sources, la loge Aplina compteraient plus de membres marqués à droite qu’à gauche, contrairement aux loges «libérales».

Obédiences «libérales» suisses
La Fédération suisse du droit humain, fondée en 1896, mixte et internationale, compte une centaine de membres. Le Grand Orient de Suisse, créé en 1959, regroupe 18 loges masculines. La Grande Loge féminine de Suisse, créée en 1985, regroupe 21 loges et environ 400 membres. On compte encore la Grande Loge mixte de Suisse, soit quelque 150 membres. Enfin, la Grande Loge symbolique helvétique et Lithos comptent quelques dizaines de membres.
MAR.G.

«La franc-maçonnerie tire ses mythes d’origine d’une fiction littéraire»

Maître d’enseignement et de recherche en histoire des religions à l’Université de Genève, l’égyptologue Youri Volokhine décrypte les mythes et les symboles que la franc-maçonnerie a empruntés à l’Egypte antique.
«Les francs-maçons se sont inventé des mythes d’origine, dont les plus anciens étaient de nature biblique. Ils s’imaginent les descendants des bâtisseurs de cathédrales, ce qui est évidemment une vue de l’esprit. Il y a une rupture de continuité entre ces bâtisseurs et l’émergence de la franc-maçonnerie dans les milieux cultivés occidentaux du XVIIIe siècle.» En 1731 paraît un ouvrage qui instille la passion de l’Egypte aux initiés: «L’abbé Terrasson écrit un roman intitulé Séthos, qui raconte l’initiation d’un jeune homme dans les temples égyptiens. Bien que l’auteur ait traduit l’historien Diodore de Sicile, qui a beaucoup écrit sur la mythologie égyptienne – vue par les Grecs – Séthos est une fiction totale, puisque l’on est à cette époque dans une période qui précède la connaissance des hiéroglyphes.» Ce roman a grandement influencé les loges maçonniques du XVIIIe siècle. «On peut donc dire que la littérature ésotérique a influencé la franc-maçonnerie.» L’égyptologue rappelle le besoin humain universel de «s’inventer un passé glorieux. C’est toujours plus agréable de se sentir l’héritier des bâtisseurs de cathédrales et pourquoi pas des pyramides, si ce n’est de ceux de l’arche de Noé, plutôt que le descendant de personne.»

Professeur d’éthique à la Faculté de théologie de Genève, François Dermange analyse les racines chrétiennes de la franc-maçonnerie. «Il y a des réalités très différentes selon les pays et les obédiences. En Scandinavie, la franc-maçonnerie est très proche des Eglises, être chrétien est une condition d’entrée. Tandis qu’en France, par exemple, les grandes loges sont laïques et plutôt opposées à la religion. En Angleterre, la reine est cheffe de l’Eglise presbytérienne ainsi que de la maçonnerie. En Suisse, on prône en général un esprit de tolérance, vous pouvez être juif, catholique, protestant, musulman ou agnostique. Il est vrai que l’Eglise catholique s’est historiquement opposée à la maçonnerie, qui y voyait quelque chose qui lui échappait. Son côté occulte posait également problème, puisque le christianisme veut donner à tout le monde de manière transparente.»

Le théologien rappelle que la maçonnerie est née du protestantisme: «Le rite écossais ancien que suivent les loges traditionnelles se base sur les constitutions du pasteur Anderson. Dans les degrés élevés de la franc-maçonnerie, il y a une présence christique. Le rôle donné à l’agneau est particulièrement important.» Notons encore qu’à Genève, l’église catholique romaine de la plaine de Plainpalais est un ancien temple maçonnique, attestant du nombre important de francs-maçons au XVIIIe siècle.
MAR.G.

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