La pénurie de médecins n'existe pas en Suisse romande

SantéDeux médecins genevois brisent un tabou en questionnant la liberté des jeune diplômés à choisir leur discipline

Il faudrait un meilleur équilibre entre les médecins de premier recours et les spécialistes.

Il faudrait un meilleur équilibre entre les médecins de premier recours et les spécialistes. Image: APA/HELMUT FOHRINGER

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Dans les milieux de la santé en Suisse, la régulation est un gros mot. Moins l’Etat fixe de règles, mieux les acteurs sanitaires se portent, et le patient devrait toujours en profiter. Deux médecins genevois rament à contre-courant. Dans un article provocateur, ils brisent un tabou en mettant en cause la complète liberté laissée aux jeunes diplômés pour leur orientation dans une discipline médicale.

«La pénurie de médecins, mythe ou réalité?» interrogent Laurent Bernheim, vice-doyen à la Faculté de médecine de Genève, et Jean-François Balavoine, ancien professeur à cette même faculté. Leur article, paru dans la Revue médicale suisse du 3 février, montre, chiffres à l’appui, que la pénurie de médecins n’existe pas en Suisse romande, au contraire de la Suisse alémanique, qui a un important rattrapage devant elle.

Trop de spécialistes!

Si quelque chose ne tourne pas rond, soulignent les deux auteurs, c’est la répartition des médecins entre disciplines. Le déséquilibre entre les médecins de premier recours, qui manquent, et les spécialistes, trop nombreux, se creuse partout en Suisse. Il est spécialement fort dans les régions les plus densément habitées. Une étude du bureau BASS (2014) a même établi que la densité de spécialistes augmente avec la richesse de la région. Les 100 millions de francs que le Conseil fédéral vient de débloquer pour permettre de former davantage de médecins ne changeront rien à cette répartition asymétrique, assure Laurent Bernheim, chargé de l’enseignement pour le décanat de la Faculté de médecine de Genève.

La Confédération a fixé à 1300 le nombre de nouveaux médecins à former chaque année pour répondre durablement aux besoins de la population. La Suisse romande, 25% de la population, devrait en former 325. Elle atteint largement cet objectif grâce aux efforts récents des deux cantons de Genève et Vaud. Par année, 370 nouveaux médecins sortent de leurs deux facultés de médecine (150 à Genève, 220 à Lausanne). Les trois facultés alémaniques ne forment que 720 nouveaux médecins par an (Zurich 300, Berne 240, Bâle 180). Soit un déficit de 255 médecins par rapport à l’objectif annuel souhaitable de 975 nouveaux diplômés (75% des 1300, soit le ratio correspondant à la taille de la population alémanique).

Le retard alémanique se reflète dans la dépendance aux médecins étrangers pour faire tourner les hôpitaux: outre-Sarine, le recours à des diplômés étrangers est, en moyenne, 10% plus élevé qu’en Suisse romande. Le canton de Zurich n’est pas seul concerné. Le constat vaut pour les hôpitaux de la Suisse orientale, de la Suisse centrale et de la région autour de Bâle. Werner Bauer, président de l’Institut suisse pour la formation médicale postgraduée, confirme le retard alémanique: «La facilité à recruter des médecins allemands et autrichiens pour compenser la pénurie de médecins suisses a longtemps retardé la prise de conscience et les cantons universitaires compétents pour agir ont tardé à cause des coûts à leur charge.»

Vice-président de la faîtière des médecins suisses (FMH), Pierre-François Cuénoud donne une autre explication au retard alémanique: «Former davantage de médecins suppose de bien coordonner l’offre de places de stages en hôpitaux. Les cantons romands travaillent ensemble depuis longtemps tandis que les cantons alémaniques y sont réticents. Le chacun pour soi y est davantage la règle.»

Valoriser ce qui est boudé

L’appel des deux médecins genevois à mieux répartir les jeunes médecins diplômés selon les besoins fait grincer des dents dans la profession. Pierre-François Cuénoud avertit: «L’objectif est légitime, on peut y réfléchir. Mais restreindre le libre choix de la discipline, ça passe très mal à la FMH.» Secrétaire général de la Société vaudoise de médecine, Pierre-André Repond exprime la même méfiance vis-à-vis d’une planification par l’Etat. Il souligne «la grande difficulté à définir le seuil entre pénurie et offre excessive». L’un et l’autre tracent les seules pistes prometteuses pour la corporation médicale: valoriser les disciplines boudées de la médecine de premier recours. Meilleure rémunération, soutien à la création de cabinets de groupe, renforcement des filières de formation des médecins généralistes et internistes. «Là où des initiatives sont prises, elles commencent à porter leurs fruits», assure Pierre-François Cuénoud. Werner Bauer renchérit: «C’est une tâche de longue haleine, mais c’est le seul chemin praticable.»

Jacques de Haller, qui présida la FMH de 2004 à 2012 et pilote aujourd’hui l’association européenne des faîtières nationales de médecins, a davantage de compréhension pour l’appel à des efforts de régulation: «Ces dernières années, on a fait des facultés de médecine des écoles professionnelles supérieures et l’argument du libre choix de la formation brandi par les milieux académiques a perdu de sa pertinence. L’Etat payeur et garant de l’accessibilité des soins a de bons motifs d’ouvrir cette discussion.»

Mandatée par la Confédération, l’étude BASS consacrée au pilotage de la formation postgrade des médecins invite, toutefois, à la modestie. Ses auteurs concluent sans équivoque que si quelques leviers existent, leur efficacité reste le plus souvent marginale: «Le potentiel de régulation ne doit surtout pas être surestimé.» (24 heures)

(Créé: 12.02.2016, 07h57)

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«Je ne peux pas me résoudre à la fatalité»

A Genève, le conseiller d’Etat Mauro Poggia est convaincu qu’il y a lieu d’agir contre le déséquilibre entre spécialistes et généralistes: «L’appel des deux médecins genevois me pousse à ouvrir une discussion avec les partenaires, les HUG et les médecins en tête. Rien ne sera possible sans le dialogue.»

«Je ne peux pas me résoudre à la fatalité!» Fidèle à son caractère volontariste, le conseiller d’Etat vaudois Pierre-Yves Maillard réfléchit quant à lui depuis des mois à des leviers pour réduire le déséquilibre. Il veut aujourd’hui agir par le biais des subsides que le Canton alloue aux hôpitaux pour financer la formation postgrade des médecins. Il presse le Service de la santé publique d’introduire dès l’automne 2016 un mécanisme incitatif. Le principe: moduler le forfait payé par assistant formé selon les besoins réels du canton. Pour un interniste ou un pédiatre, un hôpital pourrait recevoir 120% ou 140% du forfait; à l’inverse, pour un spécialiste, il percevrait 50% ou 20% du forfait. Cette évolution supposerait d’amener l’hôpital à se réorganiser: «L’hôpital universitaire dépend beaucoup des médecins en formation pour l’activité clinique. Quand ils s’en vont pour s’établir ou trouver des conditions plus favorables hors de l’hôpital, il faut multiplier les places de formation. Dans certains services, c’est un cercle vicieux qu’il faut briser afin de replacer les besoins avérés de santé publique au centre des efforts de formation.»

Des professionnels croient que la solution sera romande. Parce que les médecins en formation tournent d’un hôpital à l’autre, sautant les frontières cantonales. La Conférence romande des affaires sanitaires a d’ailleurs mandaté un groupe de travail. Objectif: réaménager les filières de formation par discipline en tenant mieux compte des débouchés. La trajectoire du médecin assistant variera selon qu’il se destine à la recherche, à une carrière hospitalière ou à l’ouverture d’un cabinet. Les besoins de formation seront reliés à une évaluation de l’offre médicale existante et souhaitable à l’avenir.

Le travail avec les sociétés médicales est jugé central. Exemple: les orthopédistes estiment qu’il faut former 25?nouveaux spécialistes par an dans leur discipline, contre 60?nouveaux diplômés aujourd’hui. Un rapport est annoncé pour la fin de 2016.

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