«Il faut apprendre à se débrouiller avec son démon»

SpiritualitéEn Suisse, alors que les psychiatres ne reconnaissent pas vraiment la possession, l’Eglise catholique romaine pratique l'exorcisme. Un livre met en dialogue les deux domaines.

Image: Keystone

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Le premier, Maurice Bellot, a été exorciste officiel de l’Eglise catholique et a exercé son ministère jusqu’en 2008 dans le VIe arrondissement de Paris. Le second, Alberto Velasco, psychiatre et praticien à l’hôpital Sainte Anne a collaboré avec ce prêtre durant treize ans. Ils cosignent un ouvrage paru aux éditions Favre. Interview.

Maurice Bellot, comment avez-vous collaboré avec le psychiatre lors de votre pratique?
Il y a un exorciste nommé par diocèse selon une organisation territoriale. A ma nomination, j’ai donc sollicité le centre psychiatrique du quartier dans lequel j’exerçais mon ministère. Nous avons mis en place des réunions pour discuter des cas difficiles. Chaque mois, un cas était présenté au psychiatre Alberto Velasco. Ces réunions pluridisciplinaires comprenaient des ethnopsychiatres, des neuropsychiatres, des théologiens, des laïcs des religieuses et des prêtres.

Lorsqu’une personne vient vous voir pour vous dire qu’elle est possédée, que faites-vous?
Les gens qui viennent nous voir ont une façon d’exprimer une douleur qu’ils ne peuvent plus dire avec des mots. Faire voir avec son corps c’est parfois la seule voie que trouve la personne pour dire sa souffrance. Il faut écouter, poser les bonnes questions et surtout savoir adapter la prière. Beaucoup de gens que j’ai reçus n’étaient pas chrétiens. Certaines formulations ne peuvent pas les aider! Par exemple, j’ai appris à toucher les gens lors de l’imposition des mains. Une prière sans le toucher n’a aucun sens suivant les cultures.

A quoi attribuez-vous cette souffrance?
Ne cherchez pas la cause c’est le meilleur moyen de se perdre! Cherchez plutôt la solution pour en sortir. Vous savez, le mal on ne peut pas totalement l’enlever. Mais on peut réduire sa place et se dire que l’on reste toujours propriétaire de son organisme. On a chacun son démon, il faut apprendre à se débrouiller avec en l’apprivoisant. L’erreur c’est de penser qu’on est seul sur terre à avoir des difficultés. Nous sommes créés de lumière et de ténèbres. Ce serait illusoire de penser que l’on pourrait n’être que lumière. Le but n’est pas de tuer le diable, mais plutôt de le disqualifier. Si on arrive à un équilibre de 80% de lumière et 20% de ténèbres moi je dis que ce n’est pas si mal…

Les gens que vous traitiez, étaient-ils également pris en charge par l’hôpital?
Certains oui. Les médicaments et la foi ne sont pas incompatibles, c’est même tout le contraire: le psychique et le spirituel sont des mots identiques. Mais on ne doit jamais tomber dans l’universel, y compris pour les rites. Il faut faire du cas par cas et tenir compte de la dimension culturelle. Moi je demandais toujours aux gens, si vous étiez dans votre pays vous iriez voir qui? Pour certaines personnes, leur place n’est pas à l’hôpital, mais plutôt au sein de leur communauté parce qu’elles ont perdu leurs repères. Pour d’autres, il faut une structure de soins comme l’hôpital parce que c’est le moyen le plus adapté pour les aider.

Dans votre livre vous parlez de dérives, pouvez-vous nous dire en quoi elles consistent?
A partir du moment où vous dites: «c’est le Saint-Esprit qui me parle», c’est la porte ouverte à toutes les dérives. Des prêtres de mouvements charismatiques ou évangéliques s’improvisent exorcistes et échappent à toute structure institutionnelle. J’ai vu des gens fragiles, sortir de l’hôpital et suite à un pèlerinage arrêter tous leurs traitements parce que le gourou a dit «si tu avais la foi tu ne serais pas malade!» En réalité, c’est un message beaucoup plus toxique que réparateur. On ne peut pas nier l’existence de la maladie mentale et dire que le diable est à l’origine de tout. Le pouvoir de l’exorciste n’est jamais personnel et on ne travaille pas pour soi. Ce qui n’est pas le cas des gens qui s’autoproclament un tel pouvoir! C’est du grand spectacle dans un marché malheureusement foisonnant qui donne une mauvaise image du religieux.

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Créé: 10.04.2017, 11h11

En Suisse, la possession est-elle reconnue?

«Si la possibilité existe pour les psychiatres de ranger la plainte de possession dans la catégorie des troubles dissociatifs, en pratique cela reste totalement marginal en Europe alors que c’est beaucoup plus courant en Amérique du Nord.», explique le professeur Pierre-Yves Brandt, responsable de l’axe de recherche en psychologie de la religion à la faculté de théologie et des sciences des religions à l’Université de Lausanne. Selon lui, la psychiatrie a reconnu que cela peut être une question rattachée à une compréhension culturelle de ce qu’est la réalité. Certaines cultures affirment d’ailleurs cela sans que les personnes soient considérées comme malades. A l’inverse, cela peut aussi être considéré comme pathologique, par exemple si cela désocialise la personne. «Lorsque les gens pensent être possédés et viennent frapper à la porte de l’hôpital, la psychiatrie en Suisse n’est pas bien armée face à la notion de possession», poursuit le professeur. «Ce qui amène les médecins à changer leur point de vue c’est la migration. Mais si vous êtes suisse d’origine et que vous pensez être possédé, vous avez peu de chance d’être entendue!», observe Pierre-Yves Brandt. Pourtant conclut-il, «si l’on n’entre pas dans la vision du monde du patient rien ne se passe au niveau de l’alliance thérapeutique.»

«Exorciste»: un mot qui éveille beaucoup de fantasmes

Derrière ces représentations chargées se cache une réalité beaucoup plus simple. Eloigné du spectaculaire, l’exorcisme dans l’Eglise catholique romaine est un rituel liturgique qui répond à des règles très encadrées. En réalité, être exorcisé c’est recevoir un rite officiel de l’Eglise qui est une prière prononcée par un prêtre nommé par un évêque. Cet ancien rituel datant de 1614 a été revu sous Vatican II, invitant les prêtres nommés à se référer à un psychiatre. Ce qu’a fait Maurice Bellot lorsqu’il a accepté cette fonction lors de l’exercice de son ministère à Paris.

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